La thérapie cosmico-impériale de Peter Sloterdijk – par Erik Bordeleau

I. Thérapeutique VS politique dans l’œuvre de Sloterdijk

1. D’entrée de jeu, c’est-à-dire dès sa célèbre Critique de la raison cynique, Sloterdijk établit une distinction polémique essentielle qui aura valeur programmatique : « L’Aufklärung psychologique et l’Aufklärung politique sont des adversaires : non seulement elles se font concurrence pour l’énergie libre des individus, mais encore elles se heurtent souvent dans leur objet. » (CC, p.121) Stigmatisant « la naïveté psychologique de la vieille notion de politique » (CC., p.103) et affirmant que « les psychologies des profondeurs sont pour ainsi dire le cœur pensant de la modernité » (N., p.189), Sloterdijk développera progressivement une pensée du thérapeutique, dont on peut dire qu’elle constitue sans doute le trait le plus déterminant de son œuvre.

2. Chez Sloterdijk, le thérapeutique en-globe littéralement le champ du politique, ou pour le dire autrement : à l’universalité du politique, Sloterdijk souhaite opposer un « souci thérapeutique généralisé » (SM, p.254) qui « interroge l’individu sur ses capacités à supporter son cosmopolitisme congénital » (N., p.185). La pensée du thérapeutique chez Sloterdijk s’inscrit d’emblée dans un horizon cosmopolitique, et l’étrangeté apparente de la formule de « cosmopolitisme congénital » anticipe sur le développement ultérieur de sa « théorie des sphères » et ses considérations sur les processus immunitaires.

3. Dans un premier temps donc, c’est-à-dire essentiellement dans Critique de la raison cynique et dans Le penseur sur scène : le matérialisme de Nietzsche, on assiste à l’élaboration d’une pensée qui interprète le politique dans le contexte général d’une critique radicale de la métaphysique de la subjectivité. Il s’agira par exemple, là où la politique révolutionnaire érige traditionnellement la partialité en valeur de vérité afin de produire des sujets d’action unilatéralisés, de « dénévrotiser la politique » :

« Disons ceci : comme s’opère, depuis le ventre maternel, la chute dans le capitalisme tardif, s’accumule une douleur d’individuation dont on ne saurait tenir pour responsable le capitalisme tardif comme tel – aussi concevable que soit ce réflexe et aussi nombreux que soient les discours qui nous disent où trouver le coupable quand nous sommes instinctivement à sa recherche. Pour digérer sous-politiquement cette douleur qui appartient, non à la formation de la société, mais au cycle de la vie, il faut une thérapeutique antipolitique consciente de soi – non pour dépolitiser les individus, mais pour dénévrotiser la politique, pour protéger la politique de mouvements psychodynamiques et de courts-circuits dionysiaques. » (N., p.197) (Je souligne)

« [Par le thérapeutique], la politique est libérée du soupçon d’être directement responsable des auto-poétifications et des souffrances de l’individuation de la vie individuelle. » (N., p.198)

4. Cette critique radicale du tout-politique effectuée depuis le champ du thérapeutique constitue un des gestes essentiels de la pensée de Sloterdijk. Qu’est-ce qui est en jeu dans cette contestation radicale des prétentions du politique? Malgré la référence implicite à une certaine forme de ressentiment (« trouver le coupable »), on se méprendrait gravement sur la nature de cette critique en la réduisant à une simple tentative de psychologisation.1 Cela nous conduirait, entre autre chose, à perdre de vue les motifs théologiques et religieux essentiels dans la pensée du thérapeutique, dont Sloterdijk se réclame explicitement. Ou plutôt : si Sloterdijk prétend révéler des mécanismes demeurés inconscients dans le politique, c’est le plus souvent pour mettre en lumière – dans la plus pure tradition de l’Aufklärung psychologique – « la fonction du politique comme théologie de remplacement » (CC, p.563). Ce genre de rapprochement entre le politique et le religieux revient tout au long de son œuvre. C’est qu’il se situe, de son propre aveu, dans l’œil du cyclone des religions, « tellement à l’intérieur que la religion a disparu », son projet demeurant du reste inintelligible si on ne tient pas en considération qu’il pense expressément à partir du point « d’où l’on formule des religions positives » (ES, p.126). Cette posture unique dans le champ philosophique contemporain explique en partie la virulence de sa critique du livre Empire de Hardt et Negri, cette « bible de l’altermondialisme », tel qu’on pouvait le lire sur la couverture de la traduction française format poche, qu’il renvoie sèchement à sa dimension religieuse inassumée :

« Cet « empire » ne peut être pensé qu’au singulier et a un caractère strictement œcuménique (…) De la même manière qu’il arrive fréquemment que l’Église ne puisse se distinguer du monde auquel elle prétend résister, on ne peut pas non plus couper clairement la multitude de l’univers du capital dont elle veut s’éloigner (…) Seule une décision mystique permet aux membres de l’affluent left de savoir qu’ils sont encore à gauche (…) Ils utilisent comme point d’appui une observation introspective, le fait qu’ils sentent en eux un pur être-contre : comme l’ennemi contre lequel on s’insurge n’a plus de contour, l’affect du « contre » doit suffire : this being against becomes the essential key to every active position in the world… De facto, ces against-men, avec leur appartenance à l’Église d’opposition, sont comme tous les contemporains des clients ambivalents du donné. (E., p.730-731)

À vingt ans d’intervalle, cette critique d’Empire et les considérations sur la limitation thérapeutique du politique s’éclairent mutuellement. La critique d’Empire illustre comment Sloterdijk rejette toute interprétation de la souffrance d’être-au-monde renvoyant simplement à un ultime antagonisme politique, et comment d’autre part il disqualifie toute prétention de faire reposer quelconque « position active dans le monde » sur un être-contre réactif. Sa condamnation de la passion totalisante du politique est sans appel, tant au niveau théorique (partition du monde entre empire et multitude), que pratique (la vérité subjective de l’être-contre comme fondement d’une position active dans le monde).

5. La critique du tout-politique de Sloterdijk ne va pas sans rappeler les positions de Lacan, très prompt à renvoyer dos-à-dos apologétique chrétienne et croyance politique moderne. Ce parallèle avec Lacan doit par contre être précisé. Il est justifié dans la mesure où la psychanalyse participe de cette Aufklärung psychologique dont se réclame Sloterdijk, ce dernier reconnaissant d’ailleurs d’emblée l’influence que Lacan a pu avoir sur sa pensée. Leur proximité pourrait se résumer à un accord de fond quant à la critique du fétichisme de l’identité, « maladie mentale de l’homme occidental » dira Lacan, et dont l’expression la plus subversive consiste sans doute dans l’inversion de la règle freudienne « Où Ça était, je dois advenir » par « Là où j’étais, Ça doit advenir. » 2 Ce rapprochement entre Lacan et Sloterdijk risque par contre de porter à confusion si on ne précise pas comment s’articule la critique de Lacan au tout-politique. Pour faire bref, il en va ici encore du rapport du politique à la totalité : pour Lacan,

« l’idée imaginaire du tout telle qu’elle est donnée par le corps, comme s’appuyant sur la bonne forme de satisfaction, sur ce qui, à la limite, fait sphère, a toujours été utilisée dans la politique, par le parti de la prêtrise politique. »3

Le désir quasi parménidien de faire sphère qui anime le politique est ce qui, pour le célèbre théoricien du désir comme manque, ne saurait en aucun cas être accepté comme tel. En insistant sur le caractère imaginaire de ce « tout » fondé sur le modèle du corps, et en évoquant un « parti de la prêtrise politique » qui chercherait à imposer à ses ouailles ses formes de la « bonne satisfaction », Lacan cherche à désigner une insuffisance dans le cœur même de la ratio politique. Ce faisant, la critique psychanalytique du politique réitère l’opposition entre l’Auflkärung psychologique et l’Aufklärung politique mise de l’avant par Sloterdijk.

6. Mais au-delà de cette distinction préliminaire entre les deux Aufklärung, à propos de laquelle s’entendent manifestement Lacan et Sloterdijk, le commentaire de Lacan révèle un profond dissentiment en regard de la question du corps et du rapport à la totalité. C’est loin d’être une question marginale : ici s’esquisse vraisemblablement une ligne de partage essentielle de la pensée philosophico-politique continentale contemporaine, et ce n’est pas trop forcer le trait que d’en faire remonter la source (au moins partiellement) à Lacan. Cette ligne de partage, illustrée sommairement, place d’un côté Badiou, Zizek et Rancière – les deux premiers se réclamant directement de Lacan, le troisième partageant son souci de la « désincorporation »4; et Agamben, Deleuze, Foucault et Sloterdijk, de l’autre.5 Ce qu’il y a peut-être de plus frappant dans cette distinction entre les deux approches, c’est de voir comment les premiers prétendent à une plus grande radicalité politique, en disqualifiant a priori les approches néo-nietzschéennes (Rancière : « Il n’y a pas de politique dionysiaque »), ou en revendiquant la vérité du « passage à l’acte » révolutionnaire. Plutôt que d’insister sur une division essentielle du sujet sur laquelle fonder le politique, Sloterdijk préfèrera élaborer une description des puissances plastiques qui produisent l’humain, ce qui implique une conception forte de l’idée de sphère anthropogénétique qui intègre le politique. Cette manière d’aborder la puissance plastique anthropogénétique rapproche Sloterdijk de la biopolitique affirmative telle qu’elle s’est développée ces dernières années dans le sillage de la pensée de Deleuze. Cette conception du biopolitique, basée sur un monisme de l’affect et davantage portée à s’interroger sur les conditions moléculaires de l’exercice du pouvoir, s’éloigne sensiblement de l’analyse du biopouvoir développée par Foucault et Agamben. Reste maintenant à voir comment cette pensée de la biopolitique affirmative chez Sloterdijk se déploie dans l’horizon du thérapeutique.

7. La critique de la raison cynique, c’est avant tout le projet d’une Aufklärung incarnée, ce que Sloterdijk appellera également la pensée physionomique. Car c’est sur le fond d’une absence à soi généralisée que le cynique comme type de masse prolifère. Autre accès à cette tension entre le thérapeutique et le politique, si déterminante pour le projet philosophique de Sloterdijk : l’Aufklärung objectivante qui met à distance et réifie « fait taire le monde de la physionomie » (CC., p.184), c’est dire, elle neutralise le rapport de proximité à ce qui nous entoure, cir-constances ou environ-nement, elle nous rend analphabète à tout ce qui fait la consistance des formes-de-vie – leur monde. C’est dans cette optique qu’il faut comprendre le rejet radical de « la position structurellement stupide de la critique » (E., p.390) chez Sloterdijk. Son problème est à la fois structurel et postural : structurel, d’abord parce qu’elle se tourne systématiquement vers l’inférieur pour se montrer supérieure, et ensuite, en ce qu’« elle est affaire de distance convenable » (CC., p.14) alors que l’urgence est désormais à la redécouverte de la bonne proximité. Problème postural donc, dès lors qu’on ne peut douter de la misère des corps qui s’en tiennent à ce régime. La critique reproduit l’absence, elle nous parle de là où nous ne sommes pas.

8. La psychosomatique du cynisme telle qu’elle s’esquisse dans la première œuvre de Sloterdijk nous place d’emblée sur le terrain de l’éthopoïétique. C’est sans doute l’intérêt principal d’une approche thérapeutique de la question du pouvoir que de penser le corps en situation de pouvoir, et de mettre au centre de ses préoccupations « une vérité telle qu’elle se lise dans la trame des actes accomplis et des postures corporelles. »6 Dans son Métamorphoses du corps, José Gil développe une lecture fort intéressante du rapport entre corps, pouvoir et thérapeutique qui va en ce sens :

« Le pouvoir thérapeutique apparaît comme un axe essentiel autour duquel se déploient tous les champs où se manifestent des effets de pouvoir. Comme si la question de la puissance ou de l’impuissance de telle organisation politique ou économique se répercutait (et/ou prenait sa source) dans des mécanismes à l’œuvre dans la thérapie. Ce n’est certainement pas un hasard que l’Anti-oedipe de Deleuze et Guattari porte comme sous-titre « capitalisme et schizophrénie », et que le mouvement de cette œuvre est un constant va-et-vient entre le champ thérapeutique et le champ du pouvoir social et économique : c’est parce qu’au centre de la question du pouvoir se situe celle de la puissance du corps, de son énergie, du régime de circulation auquel elle est soumise selon les différentes organisations de pouvoir auxquelles on a affaire. »7 (je souligne)

Chaque auteur de la famille nietzschéenne aborde la question éthopoïétique à sa propre manière; on pourrait dire que c’est précisément à cette manière qu’ils s’inscrivent dans cette tradition. C’est que Nietzsche a mis « l’autogenèse du sujet à l’ordre du jour de la philosophie » (MI, p.170), ou autrement dit, la question de la venue-au-monde, inscrivant ainsi la philosophie dans l’horizon immunitaire et biopolitique. Si Sloterdijk semble être le plus « thérapeutique » de cette tradition, c’est dans la mesure où il est celui qui reste le plus près du souci nietzschéen d’expliciter les conditions de viabilité de l’humain – et par suite, le plus sensible à « la nécessité d’inventer une nouvelle poétique de l’espace immunisant ». (Vivre chaud et penser froid, entrevue avec Eric Alliez) Ce thème, qui trouvera son développement maximal dans la trilogie des sphères, on peut déjà en reconnaître les prémisses dès Critique de la raison cynique, dans son souci de développer une philosophie dite intégrante et anti-schizoïde. Sloterdijk part d’une sorte d’intimité de la rondeur, comme dirait Bachelard qu’il cite en exergue du magnifique Bulles. En cela, il s’éloigne visiblement d’une certaine pensée du dehors commune à Blanchot, Foucault, Deleuze par exemple. C’est sur ce plan que les critiques les plus virulentes contre la pensée de Sloterdijk sont adressées, qui concernent principalement son insuffisance au moment de penser la stasis proprement politique, c’est-à-dire, sa tendance à réduire le politique à la sphère domestique. Nous y reviendrons dans la dernière section de cet essai. Car d’abord, il faut voir ce que Sloterdijk a à dire en regard des philosophies de la différence :

« Le processus du venir-au-monde chez l’être humain est un continuum qui intègre des discontinuités. (…) Lorsque j’insiste sur le fait que le venir-au-monde est un continuum de continuités et de discontinuités, ma formulation est censée indiquer que malgré toutes les catastrophes et toutes les ruptures que subissent depuis toujours les hommes (…) il reste toujours cette étrange mosaïque du genre humain (…) Nous avons donc toujours affaire à un continuum de continuités et de discontinuités. On note la force de cette formule lorsqu’on tente de l’inverser, c’est-à-dire lorsqu’on mise essentiellement sur la discontinuité, comme le font certaines formes de pensée relevant de la philosophie de la différence. Celles-ci se barrent aux énigmes de la continuité, dont j’affirme qu’elles ne pourront jamais être pensées avec assez de sérieux. » (SM, p. 234-235) (je souligne)

Ce primat de la continuité s’exprime de nombreuses façons dans son œuvre, qui se résument dans le souci de penser l’espace intérieur. Sloterdijk peste contre « la racaille des observateurs qui veut tout prendre depuis l’extérieur et ne comprend plus le moindre rythme » (B., p. 85); il nous exhorte à prendre notre responsabilité vis-à-vis la « climatisation symbolique de l’espace commun », (B., p.52) soulignant que « croire que l’empathie des êtres humains envers les autres êtres humains n’est pas épuisable constitue une illusion irresponsable » (SM, p.220). C’est la dimension proprement thérapeutique de son œuvre qui s’exprime dans ce souci de l’espace intérieur, qu’on pourrait, pour les besoins de l’exposé, classer en trois plans « formels » : 1. Religo-psychothérapeutique : « la faculté d’être compris et réparé est l’idée sur laquelle repose jusqu’à ce jour toute la profession des prêtres et des psychothérapeutes «  (B. p. 48) (je souligne); 2. Politico-immunitaire : « l’expression juridique romaine integrum (…) la pratique juridique de type romain ou vieil-européen a une portée thérapeutique, dans la mesure où il s’agit essentiellement, pour elle, de se défendre contre la blessure et de rétablir « l’intégrité » des choses (…) (E., p. 208); 3. Spatio-architectural : « Qu’est-ce que le thérapeutique, sinon la connaissance du procédé et l’art du savoir de la ré-installation de rapports plus conformes à l’humain après l’irruption du démesuré – une architecture des espaces de vie après la démonstration de l’invivable? » (E., p. 130). Notons encore que c’est dans cette perspective que Sloterdijk s’inspire de ce qu’il appelle le « continuum chinois » – « jusqu’au seuil de notre siècle, la Chine n’était-elle pas un monstrueux exercice artistique sur le thème « exister dans un espace sans extérieur en s’emmurant soi-même »? » (B., p. 68).

II. Interlude chinois

1. La référence à la Chine antique dans l’œuvre de Sloterdijk est tout sauf anecdotique. Elle constitue en fait une porte d’entrée privilégiée pour comprendre en quoi consiste son approche thérapeutique du pouvoir et du politique. Le rapprochement entre l’œuvre de Sloterdijk et la pensée taoïste antique permet de poser en des termes renouvelés le problème de la société thérapeutique et du statut actuel du politique, en montrant en quoi le mode thérapeutique est en soi une option de gouvernement qui s’oppose plus ou moins directement à une acceptation émancipatrice radicale du politique.

2. Il est généralement admis que dans la pensée chinoise antique, et en particulier dans le taoïsme, le pouvoir a été conçu de façon essentiellement « stratégique », ce qui signifiera : non « politique ».8 Une autre manière d’aborder ce problème est de dire qu’il n’y a pas « d’essence » du politique en Chine antique, dans la mesure où le pouvoir politique comme tel n’est jamais tout à fait séparable d’une forme énergétique diffuse qui constitue toute chose, le qi (气,souffle). Le pouvoir politique est envisagé comme l’expression d’une puissance globale qui anime le monde, conception qui permet ainsi de lier ensemble le principe génétique de formation de toute réalité et la source effective de leur gestion. Dans la perspective taoïste, il s’agit encore et surtout de développer une pratique de soi par laquelle on passe de la puissance interne au pouvoir sur le monde. La « puissance » (en chinois, 德, de, qui est le « te » qu’on trouve dans le titre du célèbre ouvrage attribué à Lao-tseu, le Tao Te King), apparaît comme un point de convergence où se rencontre exercice spirituel et pratique politique. Cette puissance est, par définition, celle du centre : se tenir au centre, c’est une façon de comprendre le monde, de le porter en soi.9 L’empire du milieu ne confère à son centre aucune substance, mais du pouvoir; souveraineté vide et impersonnelle, qui autorise aussi bien une mystique du vide qu’un centralisme dictatorial et vitaliste. « Ce qui animait la pensée du souffle est indissociable des tactiques d’asphyxie. Un Chinois qui refuse la puissance vitale qui émane de ce centre est un homme qui se condamne à mort. »10

3. Écartons immédiatement la critique anti-orientaliste. Il ne s’agit pas ici de faire miroiter quelque Chine immémoriale et absolument « autre ». Au contraire : plutôt que d’apparaître comme forme dépassée de domination, le modèle impérial de la Chine antique représenterait plutôt une figure à partir de laquelle penser le pouvoir thérapeutico-impérial contemporain. Pour pouvoir être soutenu, le parallèle doit être établi sur les bases d’un dépassement de la métaphysique de la subjectivité – dépassement qui constitue sans doute l’enjeu majeur du paradigme biopolitique contemporain, et qui met en crise l’ensemble des concepts politiques modernes. Avec le modèle taoïste, on a affaire à une sorte de vitalisme politique où la vie et le pouvoir s’identifient sans reste et sont placés dans un rapport de continuité expressiviste, ce qui correspond exactement à la conception immanentiste et non-métaphysique du pouvoir dont se réclame Sloterdijk.

4. En mandarin, « pouvoir » s’écrit 权(quan). Étymologiquement, quan désigne une partie d’une plante. Les premiers sens du mot renvoient à « l’adaptation aux diverses circonstances, option d’une meilleure solution », puis à « peser », « poids d’une balance ». C’est au 4ème siècle avant notre ère que quan prend le sens de « pouvoir ». Selon Qi Chong, aucun élément formel ne nous permet d’établir un passage linéaire entre le sens de l’évaluation et de la pesée à celui de pouvoir.11 Mais dans la mesure où la pensée chinoise antique semble s’être développée dans un horizon fortement immanentiste, il y a tout lieu de supposer que si passage il y a, il s’est effectué sur le fil de l’évaluation entendu au sens fort nietzschéen, selon lequel le monde extérieur tel qu’il est conçu par nos sens et par notre intellect n’est rien d’autre qu’une somme de jugements.12 Ce passage de l’évaluation au pouvoir proprement dit suggère encore une fois une conception du (bio)pouvoir où c’est la vie qui est immédiatement, de par sa nature même, rapport de pouvoir.

5. L’un des gestes qui caractérise le mieux l’action du sage souverain dans le taoïsme est exprimé par le caractère zhi, 治, qui désigne une action curative et ordonnatrice : régler, contrôler, soigner, ordonner. Cette action thérapeutique s’applique aussi bien à soi-même qu’au reste du monde, d’une manière qui rappelle le modèle du gouvernement de soi et des autres que Foucault a mis en évidence dans ses travaux sur les pratiques de soi dans l’antiquité gréco-romaine.13 Il n’est d’ailleurs pas sans intérêt de noter que zhi entre dans la composition du mot qu’on traduit généralement par « politique », zhengzhi, 政治. L’origine de zhi renvoie directement aux grands travaux hydrauliques sous responsabilité impériale – le radical du caractère, qui se trouve à gauche, signifie d’ailleurs « eau ». On pourrait ainsi traduire zhi par « gestion ou traitement des flux », révélant une proximité insoupçonnée avec les théories cybernétiques à la base du pouvoir thérapeutique contemporain. Le modèle de gouvernement thérapeutique taoïste utilisé de manière prospective pour élucider notre situation actuelle nous amènerait ainsi au constat suivant : que la vie soit devenue une sorte d’enjeu administratif (gérer sa vie, ses émotions, etc.) est incompréhensible si on ne conçoit pas simultanément que le monde lui-même requiert une thérapie cosmique – exactement ce que propose Sloterdijk.

III. Thérapie impériale

1. Dans l’optique thérapeutique, au commencement était l’intérieur. Par exemple, Sloterdijk qualifie souvent les sphères humaines de « serres » afin de souligner leur fonction d’espaces intérieurs confortables et propices à la croissance. On comprendra que dans une telle perspective, le politique fasse naturellement l’objet d’une subsomption kosmopolitique, que l’être-au-monde soit essentiellement conçu comme un être-dans cosmique.

2. Pour Sloterdijk, le social est un continuum psycho-politique. C’est sur cette base qu’il cherche à produire une théorie compréhensive de l’espace public qui soit adéquate à une ère de complète médiatisation. Cette théorie est profondément inspirée par la cybernétique : l’hyperpolitique de Sloterdijk se présente en effet comme une théorie cybernétique de l’experimentum mundi de l’humain. La théorie de l’insularisation dans les sphères par exemple combine une obstétrisation de la critique heideggerienne de la technique (en privilégiant la différence natale au lieu de la différence ontologique) à une interprétation cybernétique de la théorie deleuzienne des îles désertes.14 Pour le dire d’une certaine façon, le social comme continuum psycho-politique correspond chez Sloterdijk à une intégration cybernétique du vivant. Elle répond à un impératif de communicabilité, dans la mesure où la cybernétique représente une théorie de l’information postulant que le contrôle d’un système s’obtient par un degré maximal de communication entre ses parties.

3. En grec, kybernetes signifie « timonier ». De toute évidence, il y a dans la posture narrative de Sloterdijk une identification implicite avec la figure d’un grand timonier inspirateur d’espaces communs renouvelés – tous dans un même bateau15. C’est une posture éclairée, qui cherche à combattre sur son propre terrain la puanteur mass-médiatique avec l’aide d’une théorie critique de l’air qui prend sur elle-même la tâche de climatiser l’espace public. La posture d’énonciation de Sloterdijk – sa mise en scène et sa manière d’expliciter les affects intimes qui nous constitue – correspond en tout point avec ce que Rancière décrit comme une forme d’écriture lyrique « qui se sait confrontée à une écriture sensible du politique, à une fulgurabilité immédiate du politique dans l’ordre de la représentation sensible. »16 Un des problèmes que pose le grand récit d’inspiration thérapeutique mis en œuvre par Sloterdijk afin d’offrir une représentation du global démesuré, c’est qu’il s’élabore à partir d’un point de vue tellement macroscopique qu’on en vient à perdre de vue toute perspective sur le politique entendu comme forme de l’agir dissensuel. 

4. Si la résistance a un sens pour Sloterdijk, c’est en tant que politique de la non-prolifération des stress synchrones massifiant, ou autrement dit, une conception de la résistance comme possibilité d’interruption des flux médiatiques qui nous constituent. Dans ce contexte, la mission du philosophe est de « prouver qu’un sujet peut être un interrupteur » (SM, p.99). Cela culmine chez Sloterdijk dans une pensée de la démobilisation, opposée à l’idée d’une mobilisation globale qui caractérise la vie dans l’espace intérieur capitaliste. Mais toute la question reste à savoir : comment est-il possible de penser un concept d’interruption suffisamment tranchant à l’intérieur d’un paradigme cybernético-thérapeutique? C’est la question du comment de la démobilisation – question politique par excellence à notre époque, qui, à terme, est incompatible avec le paradigme thérapeutico-impérial de Sloterdijk.

5. L’hyperpolitique mégalopsychique déployée par Sloterdijk, alors même qu’elle cherche à se donner les moyens d’appréhender le caractère monstrueux de l’époque, a la fâcheuse tendance à domestiquer le politique, c’est-à-dire, littéralement, à le ramener dans le giron de l’oikos, de la maisonnée. L’empire, ou la serre du confort. C’est ainsi que Sloterdijk pourra tranquillement affirmer que « la politique deviendra une section de la technique du climat » (SM, p.286) Sloterdijk opère ainsi une réduction proprement thérapeutico-impériale du concept de politique, qu’il « ajuste » sur le modèle de l’expression qui traduit généralement « politique » en chinois, 证治, zhengzhi. La filiation de Sloterdijk à Platon, si brillamment relevée dans sa tentative pour renouveler la pensée humaniste esquissée dans Règles pour le parc humain, apparaît ici autrement problématique. On sait que chez Platon, la distinction entre oikos et polis ne se présente pas, comme chez Aristote, dans les termes d’une opposition. C’est en ce sens que Aristote critique la conception platonicienne de la polis et reproche à son maître d’insister excessivement sur le caractère unitaire de la cité, risquant ainsi de la transformer en une maison. « Il est évident que si le processus d’unification vient poussé jusqu’à un certain point, écrit-il, il n’y aura plus de cité. Une cité est par nature multiple, et si elle devient trop une elle ne sera plus une cité mais une maison (oikia). »17 L’hypostase cosmopolitique mise en œuvre par Sloterdijk tient ultimement davantage de la théologie que du politique. Ou encore : sa manière de faire coïncider l’histoire réelle de la clairière avec l’histoire naturelle de l’apaisement (Gelassenheit) comporte toujours le risque d’absorber définitivement la fracture stasiologique dans l’abstraction théologique d’un commun-qui-englobe.

6. Cette absorption par les moyens de redescriptions mégalopathiques, pour aussi inspirantes qu’elles puissent être, ne manque donc pas de se révéler problématique, précisément dans sa manière jubilatoire de rendre compte des processus morphologiques de longue durée. En ce sens, lire Sloterdijk, c’est un peu comme jouer à Civilization, le célèbre jeu vidéo de Sid Meier. On finit toujours par ressentir un certain malaise à découvrir les grandes fresques historiques qu’il esquisse : elles tendent systématiquement à un historicisme progressif (c’est la part hégélienne de son pari sur l’explicitation) qui constitue finalement une forme sublimée d’identification aux puissances formatrices triomphantes de l’histoire, laissant peu sinon pas de place aux lignes de fuite singulières ou révolutionnaires. Le génie immunitaire de Sloterdijk, son souci de penser un « être-là fini, immergé et capable de transmettre » (PC, p.375), est finalement indissociable d’une neutralisation hyperbolique du politique par les moyens d’une puissance pacificatrice de discernement du « sens de l’histoire ». En dernière analyse, la pensée de la domestication perd de vue le dehors politique :

« Hegel et Heidegger restent historicistes, dans la mesure où ils posent l’histoire comme une forme d’intériorité dans laquelle le concept développe ou dévoile nécessairement son destin. La nécessité repose sur l’abstraction de l’élément historique rendu circulaire. On comprend mal alors l’imprévisible création des concepts. »18 (Je souligne)

7. Ce qui manque cruellement chez Sloterdijk, et ce, malgré ses lectures extrêmement inspirantes de Deleuze, c’est une logique du dehors. Ce qu’il gagne en capacité d’explication des forces autoplastiques grâce à son ontologie médiatique, son effort titanesque pour développer un concept sphérique de continuité « qui permet de tracer une ligne entre les formes de vie archaïques et contemporaines » (E, p.729), il le perd sur le plan strictement politique de l’affirmation d’un dehors machinique. Il arrive un point où Sloterdijk se complait dans le sphérique, le vibratoire et l’organique – on pourrait se demander à l’inverse en quoi la philosophie du pli deleuzienne (à laquelle il doit beaucoup) n’est pas domestique, en quoi elle im-plique un dehors d’une manière qui ne se réduit jamais à une oikonomia.

IV. La venue-au-monde comme résistance?

Celui qui veut naître doit détruire un monde.
Hermann Hesse

Si on veut battre en brèche la réduction thérapeutico-impériale du concept de politique opérée par Sloterdijk dans ses propres termes, ou autrement dit, si on veut penser Sloterdijk contre Sloterdijk, il faut poursuivre sa pensée de la naissance et de la venue-au-monde. Cet élan coïncide avec le mouvement de déprise de Heidegger initié par Hannah Arendt lorsqu’elle revendique le caractère politique essentiel de la naissance :

« Parce que l’agir [Handeln] est l’activité politique par excellence, la natalité, et non la mortalité, peut être la catégorie centrale de la pensée politique en tant qu’elle se distingue de celle métaphysique. »

« Le fait de la natalité, dans lequel est ontologiquement enraciné la faculté d’agir… » 19

Là se trouve une ligne de tension qui traverse toute l’œuvre de Sloterdijk, et qui porte potentiellement une pensée régénérée du politique – une politique de la venue-au-monde comme interruption radicale du service médiatico-identitaire. « La naissance est pour moi le point où coïncident la philosophie de l’existence, la psychanalyse et l’histoire discrète des civilisations. C’est pour moi le point brûlant, celui où débute la pensée essentielle » (ES, p.78); « J’ai tenté de développer un langage qui laisserait plus de place à la fascination des naissances et des venues au monde » (ES, p.85). La naissance chez Sloterdijk constitue quelque chose comme une source subjective de révolution. Dans son combat contre les média fascisants et leur obsession de l’appartenance, Sloterdijk montrent comment ce qu’il décrit comme des utéroptopes national-politiques et leur fonction de couveuse « constituent la forme politique de l’impossibilité de devenir adulte » (E, p.349). Ici se trouve en jeu la nation, au sens étymologique de naissance. Par la négative, on trouve là une définition du devenir-adulte qui lie directement politique, naissance et existence dans un rapport irréductible au dehors.

Toute natalité humaine est seuil politique, accès au dehors, passage-anonymat. Impouvoir. La pensée de la démobilisation chez Sloterdijk, qui trouvent ses plus beaux accents dans le magnifique La mobilisation infinie, exige d’être poursuivie dans une optique anti-cybernétique qui unit l’existentiel et le politique sans sombrer dans les affres du thérapeutique. Malgré le manque de tranchant proprement politique de son approche, Sloterdijk a le mérite d’indiquer clairement la nécessité de repenser le rapport entre spiritualité et politique et de remettre l’enjeu éthopoïétique au cœur de notre réflexion.

Référence aux œuvres de Sloterdijk (les dates renvoient à l’édition française)

B : Bulles, Fayard, Paris, 2002.
CC : Critique de la raison cynique, Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1987.
DE : La domestication de l’être, Mille et une nuits, Paris, 2001.
E : Écumes, Maren Sell, Paris, 2005.
ES : Essai d’intoxication volontaire, Hachette littérature, Paris, 2001.
MI : La mobilisation infinie. Vers une critique de la cinétique politique, Christian Bourgeois éditeur, 2000.
N : Le penseur sur scène. Le matérialisme de Nietzsche, Christian Bourgeois éditeur, Paris, 1990.
PC : Le palais de cristal. À l’intérieur du capitalisme planétaire, Maren Sell, 2006.
SM :Ni le soleil ni la mort. Jeu de piste sous forme de dialogues avec Hans-Jürgens Heinrichs, Fayard, Paris, 2003.
VM : Venir al mundo, venir al lenguaje, Pre-textos, valencia, 2006.


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