Les angles morts- par Valérie Marange

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La question de la violence est l’horizon de la dégradation de la politique en police, qui touche aujourd’hui au plus intime, pour faire pièce à un péril symbolique qui concernerait langage lui-même. Mais si ce langage de la culture court bien un risque, aujourd’hui, c’est celui de la vacuité, que semble avouer le mot d’ordre de la « tolérance zéro » ou le succès du délit d’ »outrage ». Là où la violence manifestante devient intolérable, la violence d’emprise se multiplie. Plus banalement cette vacuité reflète une défection du réel, qui construit de l’incommensurable et vide de leur sens aussi des mots tels que ceux de différence ou d’altérité. Un devenir-femme du langage renouerait avec le réel, celui de la lutte mais peut-être plus encore celui de la résistance quotidienne, des moindres gestes qui font que la vie tient, malgré tout.

« Maintenant j’ai une certaine rage en mon intérieur, j’ai envie d’écrire avec le « je », ça plus personne ne m’arrêtera et sur tous les sujets ». Je trouve cette phrase dans un vieux livre de Michel de Certeau, elle est énoncée par un sidérurgiste de Longwy qui participe alors à l’expérience de radio libre Lorraine Cœur d’Acier. À chacun sa ritournelle, cette phrase sonne comme un écho de mes premières expériences d’écrivain public, comme reporter pour La Gueule ouverte dans les mouvements sociaux du début des années 80, où j’aimais m’immerger plusieurs jours dans les communautés intenses des grévistes. J’avais alors un grand désir d’écrire, et consacrai un des mes premiers articles à la grève de l’Alsthom à Belfort, un autre à la grève des opératrices de saisie de l’Insee à Nantes, première grande grève de l’informatique, pour 10 minutes de pause toutes les deux heures ! Mon grand-père, les ayant lus, les trouva digne de la presse anarcho-syndicaliste des années 30, et j’en fus très flattée…. Grèves d’hommes, grèves de femmes, comme Simone Weil que je lus plus tard je me trouvais dans presque la même camaraderie des deux côtés… Il faut dire que derrière une grève masculine comme celles de l’acier ou de la mécanique, se joue souvent aussi une grève de femmes, qui occupent l’usine avec les hommes, puisqu’il s’agit aussi d’habiter, de cuisiner… de faire exister ce lieu comme lieu de vie. C’est dans une industrie « féminine », celle de l’horlogerie, que devait se cristalliser l’aspiration autogestionnaire. Mais toutes les grèves sont des utopies éphémères ouvrant d’autres arts de l’existence, et c’est pour cela que je les aimais et aimais les écrire. Toutes les grèves appellent un devenir-femme dans l’ouvrier comme dans l’ouvrière : travail affectif d’ouverture, mais aussi production d’un vivre renouvelé, bricolages de solidarités d’urgence pulvérisant les barrières du foyer et de l’usine, ruses donnant corps au désir d’écrire une autre vie possible.

Dans toute résistance opératoire, cette dimension est présente, ou alors la résistance est bien peu de choses… Le « tenir bon » des palestiniens pendant 30 ans a aussi tenu aux brodeuses des hauteurs de Cisjordanie, à leurs gestes et à leurs rires sous les figuiers les mieux soignés qu’il m’ait été donné d’observer, et que les soldats de Tsahal ont dû couper depuis, par jalousie autant que par tactique. Toujours, la résistance passe par la ténacité quotidienne à affirmer un style de vie, ce qui fait beaucoup de travail, mais peut-être le seul digne de ce nom et de sa peine. Et le seul vraiment digne de susciter l’écriture pour laquelle le temps manque à qui n’a pas le choix de déserter le quotidien. C’est ce « travail affectif » en effet, qui seul soutient le droit et le fait de vivre, comme vie jamais nue mais toujours déjà manière de vivre, dans les lieux les plus désolés. Si certains ont retenu des écrits des camps la thématique de la honte, ce qui m’a sans doute le plus frappée dans ces récits est au contraire l’extraordinaire ingéniosité pour y rendre par mille ruses la vie encore possible, vitalement, mais aussi éthiquement et esthétiquement, les trois apparaissant chez Antelme comme indissociables : une « grotte de parfums », dit il du morceau de pain rassis réchauffé sur un poêle inespéré, ainsi que la beauté du visage aperçu dans une flaque, « machine à exprimer ». Il faudrait relire L’Espèce humaine et peut-être juste après les écrits de Deligny, non pas tant peut-être pour y chercher un principe de pauvreté ou d’indicibilité, que l’expressivité mineure du « moindre geste » d’une humanité déjouant le privilège mortifère de la majuscule. Que cependant il faille aussi avoir honte n’est pas une leçon spécifique de la vie du camp mais tout autant de ce qui, dehors, a rendu ce crime possible.

Tout est affaire, autrement dit, de conditions de possibilités : ce qui rend la vie vivante ou déjà morte. Il faut écrire avec son sang disait Nietzsche… La phrase peut sonner dialectiquement, avec toute l’écologie mortifère liée au privilège de l’écrit, renoncement au vivre du corps écrivain et division du travail obligée pour nourrir tout de même ce corps, éditer l’écrit… Ou alors comme tentative d’inscrire quelque chose de ces pratiques anonymes, des pensées inaudibles qui les accompagnent et rendent la vie encore possible sur cette planète dominée par le nihilisme. Quelque chose comme un devenir-femme de l’écriture, qui restituerait quelque réalité à des mots usés jusqu’à la corde à force de maltraitance…

Faut-il encore en faire le tour, de ce langage vide ? Ce qui se passe en France depuis le 21 avril dernier exprime et précipite une telle débâcle morale que le goût manque même pour décrire les rouages, la généalogie patiente, les connivences silencieuses de cet événement. Pour dire combien il était prévisible, d’abord, à qui observe sérieusement la montée inexorable du vote Le Pen depuis presque vingt ans, sa diffusion dans les familles et dans les institutions locales, et à qui ressent la perte de crédit elle aussi inexorable d’un discours politique de plus en plus désespérant. Dire aussi combien la prétendue « protestation populiste » est liée, d’emblée, à une pulsion gouvernante de l’ordre du contrôle ou de la police, dans le sens où Foucault puis Rancière ont employé ce terme. Et donc, concerne autant les « élites » que la « France d’en bas », les premières ayant adopté depuis bien longtemps les « bonnes questions » du dit populisme, à défaut d’adhérer pleinement à ses « réponses ». Ici la question a pour nom « violence », depuis au moins le rapport d’Alain Peyrefitte de 1977 sur les « réponses » qu’elle appelle, rapport auquel collaborèrent, déjà, des sommités des sciences humaines et de la psychiatrie pas toujours marquées à droite. Et l’arrivée du sauveur Sarkozy, la grande acceptabilité de sa solution finale à la question de la violence, pourrait nous inciter à relire les deux dernières décennies comme l’alignement progressif de la culture politique majoritaire sur la gestion « policière » des questions sociales. Vingt ans de pouvoir socialiste et de cohabitation auront eu l’effet de déculpabiliser, par mille maillons, la pulsion de contrôle du comportement d’autrui, jusqu’à faire sienne la notion de « tolérance zéro », brandie par Allègre avant Ferry. La « question de la violence » est l’horizon nécessaire de la décomposition du politique en police, et ceci dans tous les domaines, ce à quoi servent les adjectifs : scolaire, urbaine, familiale… jusqu’à la mise en scène d’une décivilisation généralisée appelant une restauration des « valeurs » et de « l’autorité ». Le langage même (« l’accès au symbolique ») par de nouveaux barbares nés de l’affaiblissement des pères, de la perte de la valeur travail, de l’esprit anti-autoritaire de 68, etc.

Extension du domaine de la police

Il serait fastidieux de faire le tour des champs et des sphères où se tiennent aujourd’hui de tels énoncés, soutenant aussi bien, au-delà des politiques « de sécurité » elles mêmes, la gestion individualisée de la pauvreté que les nouvelles surveillances des familles, pour en extirper les désordres moraux. Tout au plus en dirons nous :

– que ces énoncés nous signalent une formidable extension du domaine non pas de la lutte mais de la police, le danger pour l’ordre du langage se nichant ici au plus intime des individus, dans leur sexualité, leur subjectivité, leurs socialités anomiques ; que s’y consacre donc la « médicalisation de la guerre sociale » dont Foucault parlait au sujet de l’historiographie du XVIIIème siècle, guerre de pacification destinée à « défendre la société », c’est-à-dire un mode de vie contre tous les autres [1]. Pédagogisation sans limite des « pensées chuchotées à soi-même » qu’il faudra appliquer, dit Mona Ozouf, « jusque dans les cours de récréation » [2] : nous y voici enfin.

– que d’autre part, une large partie de la classe intellectuelle de gauche comme de droite, des travailleurs pastoraux (médecins et psys, enseignants, magistrats, travailleurs sociaux, voire écrivains et essayistes…), des micro-pouvoirs locaux et au-delà tout un chacun est potentiellement enrôlé dans cette universalisation de la norme subjective au-delà de laquelle il n’est que barbarie et désymbolisation ; que donc, bien loin de découler d’une tendance mécanique des sociétés de masse, cette évolution relève pleinement du domaine éthique de l’affect et de l’action, même quand il s’agit de se protéger de l’un comme de l’autre ; qu’enfin, mais on l’aura compris, cet enrôlement dépasse de très loin une sphère qu’on pourrait désigner comme « néo-réac », des démocrates bon teint ou certains contestataires pouvant s’y retrouver piégés. Ou plus banalement un certain humanisme abstrait qui s’auto-institue comme gardien de valeurs invariantes.

En réalité, il est aisé de montrer comment ce langage de la civilisation, s’il est bien menacé, l’est plutôt comme d’habitude de l’intérieur, par la « tromperie universelle de soi-même et des autres » qu’il organise, et dont parlait déjà Hegel avant Freud … Langage de l’éviction de l’autre non civilisé, d’abord, discours écran à des affects bien plus violents qu’ils ne l’avouent, au désir de punir, au plaisir de dénoncer ou de médire, d’extorquer des aveux ou d’en produire, d’exercer une emprise sur l’intimité d’autrui, à la jouissance de l’assujettissement … et autres déchaînements du surmoi. Le langage de la « pacification »suscite en retour l’irruption d’un langage de la violence, qui cherche à la faire éclater, et d’un « outrage » qui devient, selon les mots de de Certeau, une « passion morale » [3]… mais aussi l’un des délits les plus intolérables pour le nouvel ordre subjectif : multiplication des plaintes de policiers, extension de ce délit à d’autres catégories de fonctionnaires dont les enseignants, enfin invocation du « blasphème » par un Conseil régional pour supprimer une subvention culturelle… en témoignent parmi d’autres faits, menant la tromperie à son comble. Parce que le « respect » ou l’ « autorité » ne sauraient s’imposer par la force, sauf à se vider totalement de leur sens pourtant invoqué ici pompeusement… Parce qu’aussi la répression surdimensionnée de la « violence verbale » (autrefois traitée comme une « insolence ») contredit violemment le catéchisme de la verbalisation qui sous-tend le pédagogisme civilisateur… De qui est le fait de la violence à la parole et à sa véracité ? L’outrage ressenti dépend aussi de la réalité que l’insolence recèle, et du sentiment plus ou moins clair qu’en a son récepteur [4]….Ce que semble presque avouer dans son ineptie le mot d’ordre de la « tolérance zéro », qui exprime l’inaptitude à supporter la critique ou se laisser affecter de pouvoirs pour cette raison même bien peu respectables… Ainsi une police du langage redouble-t-elle sa vacuité, pour garantir l’adhésion et/ou la soumission à son marquage vide qui sera, à l’instar de la loi kafkaïenne [5], à la fois totalement dépourvu de sens et lourd d’effets dans son insignifiance. Là où la violence manifestante [6], violence-langage, est intolérable, la violence d’emprise (langage-violence) est en pleine croissance et de mieux en mieux admise malgré la pénalisation (restreinte) du harcèlement moral.

Éloignez vous les uns des autres

Mais bien d’autres vocables témoignent de la faillite du langage de la culture : la « mixité sociale » se trouve ainsi prônée à contre-sens par des habitants aisés pour refuser la construction de logements ou d’équipements sociaux dans un quartier populaire de Paris en voie de gentrification… La « proximité » connaît un sort similaire, affectée au service, à la police ou à la justice, mais désertée par tous ceux qui peuvent s’y soustraire dans des résidences protégées ou la fuir dans des nomadismes dorés, tandis que les pauvres seront cantonnés dans des zones périurbaines lointaines… de vrais ghettos pour le coup. Pauvres masques vaguement fraternels pour des subjectivités de repli qui, sans s’adonner nécessairement aux passions tristes du contrôle, doivent cependant déculpabiliser leur défection du réel par un énoncé justificatif. Le « sujet pacifié », dit Gauchet, intègre parfaitement son « autre lui-même », son « être d’affect, être d’enfance, être fou ». Mais se dérobe à l’altérité concrète, vécue comme menaçante. Soi-même comme un autre, sans aucun doute, mais à la condition de rester entre soi… Dès lors, le défi rimbaldien servira surtout à se croire autre que l’on est et à croire l’autre très différent de soi. La notion de perversion, dit aussi Gauchet, est passée au second plan, tandis que celle de « pervers » prend le devant de la scène. Or, si la première, diffuse, pourrait amener une interrogation du langage, la seconde le conforte en désignant son envers sacrifiable… Car ce qui se masque à peine dans ces affaires c’est le sacrifice et c’est le désespoir. L’un et l’autre éclatent, sans doute, dans le défi kamikaze, mais sont aussi perceptibles dans les angles morts du regard et du discours des sujets « pacifiés ». La sacrifice de l’autre d’abord, dont la forme la plus banale est l’incommensurable, l’impossible pour les sujets protégés à percevoir la condition des subjectivités surexposées au risque vital. Il faut construire de l’incommensurable [7] pour supporter sans trop de honte de participer à l’éviction de l’autre, par exemple en spéculant sur les licenciements pour garantir sa retraite, sur la précarité de l’autre pour garantir sa sécurité. Le sacrifice de soi ou désespoir aussi, comme renoncement à être et à faire, à accorder virtualités et nécessités. Soit, pour reprendre les catégories de Kierkegaard, par manque d’infini et de possible, considérant le réel comme le pur règne du probable voire du glauque. Soit par manque de fini et de nécessité, le sujet ne se tenant à l’infini que comme valeur pure imaginaire, fiction du moi sans effectivité.

Avec la subjectivité de contrôle, la subjectivité de repli partage en fait l’essentiel : le déni des solidarités sensibles qui nous lient au prochain en deçà de tout langage. Le discours justificatif de l’emprise, en effet, est d’abord celui de la séparation, et dans ce sens, pas nécessairement très éloigné de l’énoncé du repli, ni de sa pratique. Pas de repli possible sans séparation physique des populations, mais aussi sans dissociation morale d’avec ceux qu’on renvoie à la déréliction d’une vie nue sans protection ni langage. En aucun cas, ces réalités ne doivent pouvoir se mesurer et c’est donc le prochain, plus encore que le lointain, qui fait peur, le semblable plus que le différent. L’étrange inspire la crainte, comme nous le savons depuis Freud, non par son éloignement mais par sa proximité, l’indiscernabilité ou voisinage de sa différence, ce qu’elle exprime de commun autant que de singulier. Si la grand-peur du régime subjectif majoritaire est très visiblement l’hétérogène, elle est peut-être davantage encore celle du pareil, de l’égal autrement dit, dont le clone est l’emblème absolu. L’angoisse de l’indifférenciation domine en effet les énoncés normatifs contemporains, sous différentes formes. Étrange retournement du langage, qui fait de l’absolument semblable le monstre absolu et le repoussoir d’une standardisation psychique parée de vertus différentielles. L’horreur, c’est la confusion des sexes et des langues, des mots et des choses, des objets et des sujets, des uns et des autres, des fonctions et parts de chacun, ce sont les hordes d’individus mal individués, mal genrés, mal dotés. Spectre de la communauté inavouable, de l’immanence où toute vie vaut toute autre, se reconnaît dans toute autre, contre lequel se dressera la police de la proximité, police du lien et d’abord de la séparation. Éloignez vous les uns des autres, dissociez vous, créez entre vous de l’incommensurable, en serait la devise première.

Qu’un secteur important de cette prescription soit, précisément, le domaine sexuel et procréatif, n’est pas indifférent et nous éclaire sur son sens profond. La communauté inavouable est en effet d’abord celle de l’état amoureux où s’expérimente la communication assignifiante au-delà du dispositif de sexualité : le trouble des identités plus que leur ferme distinction, y compris dans l’hétérosexualité, et l’altération du même (de soi) y compris dans l’homosexualité… C’est aussi celle de l’interaction pré-verbale du nourrisson et de ses proches (notamment sa mère) qu’une certaine clinique rapprochée avait explorée positivement mais qu’une anthropologie de « regard éloigné » nous incite à considérer avec suspicion, comme zone de danger pour l’hominisation, si la coupure civilisatrice n’opère pas assez nettement [8]. Ici la différence est instituée en ligne de partage de la civilité, en apanage des uns contre les autres, des pères contre les mères, des hétérosexuels contre les homosexuels, de la société parlante contre la communauté barbare. Ainsi se construit une curieuse forme de racisme, dans laquelle le dominé ou le minoritaire se voit lui même accusé de rejeter « l’autre » [9]. Amenant à cette curieuse protestation anti-raciste des parents du supposé clone : vous verrez qu’il est bien un enfant comme les autres – soit aussi différent qu’un autre… À moins que par une autre ruse cette phrase n’exprime le pouvoir commun du fantasme de reproduction qu’ont a subir beaucoup d’enfants et pas seulement les « clones »…

Que le langage de la différence ne sorte pas indemne de son érection en principe de civilisation est certain, et ceci ne doit pas nous amener à rejeter les problématiques de la singularisation, bien au contraire. Mais comme l’a remarquablement énoncé Sabine Prokhoris, celle-ci ne saurait s’opérer authentiquement que sur un fond de « pareilleté », qui évite la réduction du singulier au narcissisme de la petite différence, à la particularité, c’est-à-dire la possession d’une part, à l’identité, c’est-à-dire la « mêmeté ». [10] La multiplicité effective se saurait être pensée que sur fond d’immanence absolue et en dépassant la binarité du même et de l’autre. L’exemple de la différence des sexes et de son traitement politique ces dernières années le démontre de façon redoutable une fois de plus : rabattant les manières d’être et les devenirs sur des fonctionnalités ou parts bien typées (père et mère, homme et femme, chacun étant censé savoir ce que ces termes recouvrent précisément), et le débat sur la famille de la seconde moitié du XXème siècle sur la reproduction du même, c’est-à-dire de l’Œdipe comme horizon indépassable [11]. Au passage, condamnant les gestes du soin à l’enfer de la confusion muette, et les femmes comme « parlêtre » à chanter la gloire du signifiant ordonnateur du manque ou l’amour du censeur. Si la « parité » appliquée au domaine procréatif sonne bien comme un rappel à l’ordre [12], on ne peut qu’être frappé que son principe ait été porté en France par une femme politique, qui passa une bien curieuse alliance avec un groupe connu pour ses positions anti-féministes extrêmes [13]. Ainsi que par le nombre de femmes intellectuelles qui vinrent soutenir bruyamment dans ces débats l’orthodoxie de la différence sexuelle dans ses formes les plus « canoniques » [14]… Comme si l’accès au discours des femmes devait se payer de la censure du sensible, au lieu d’en permettre l’élaboration culturelle. Vidant le langage de la différence de toute sa dimension moléculaire et, bien loin de nous entraîner vers un devenir-femme du politique, nous conduisant au contraire vers des formes de vie plus brutales.

L’un des mensonges les plus graves aujourd’hui consiste à parler de sécurité là où on ne cesse de produire des logiques de guerre. [15] Car ce qui se joue avant tout derrière de tels jeux de mots et d’images, c’est la désertion, l’abandon du proche, et la disqualification des gestes qui font que la vie tient, malgré tout, vitalement et symboliquement. Gestes de femmes ? Pas seulement évidemment, même si, affectées au service de l’intime, les femmes ont développé dans ce domaine des sagesses ou folies singulières. Mais peut-être ces pratiques pourraient-elles introduire à un devenir-femme du langage, qui ne prétendrait plus inscrire sa marque vide sur un réel désenchanté, mais se ferait relais des usages imperceptibles dont l’oubli mène à la violence. Une parole qui s’attacherait à rendre pensable et énonçable la vie, non pas comme « nue » ou indifférenciée tant que ne l’a pas domestiquée le langage, mais toujours déjà créatrice de formes de vie, de singularités sur fond de pareilleté. Une écriture du vivant qui, sachant que dire c’est faire, s’attacherait aux faires les plus obscurs, mais non les moins efficients ni les plus probables. Alors, peut-être, retrouverions nous goût à écrire, parler, penser aussi avec notre dos ou nos pieds [16] ou nos mains ou notre peau et pas seulement avec nos yeux, qui ont des angles morts parce qu’ils ne savent pas toucher ni se laisser toucher.

[1] Cours au Collège de France, 1976, Gallimard 1997.

[2] L’homme régénéré,Gallimard 1999

[3] Michel de Certeau, « Le langage de la violence », in La Culture au pluriel, 1974, Points Seuil 1999, p 77. De Certeau développe ici les analyses de Hegel sur le langage de la culture (Phénoménologie de l’Esprit, « L’Esprit devenu étranger à soi-même »), ainsi que celles d’Arendt sur les rapports du mensonge et de la violence.

[4] On lira à ce sujet l’interview de S. Tomkiewicz « La violence et les jeunes », dans Chimères n°30, où il indique notamment son indifférence aux insultes des gamins, à la fois en raison de leur maladresse naïve là où les paroles des enseignants sont beaucoup plus blessantes, mais aussi parce que lui-même se respectant, se soucie peu qu’un jeune le traite de con ou de curé… Winnicott a dit aussi l’importance de savoir se montrer « indestructible », c’est-à-dire particulièrement tolérant, non pas au sens d’une complaisance mais d’une capacité de supporter la destructivité, pour arrêter celle-ci.

[5] Ou décodage en termes deleuzo-guattariens, cf l’Antioedipe Chapitre « Sauvages , barbares, civilisés » et Kafka, pour une littérature mineure.

[6] Selon le terme de Benjamin

[7] Terme que j’emprunte à Véronique Nahoum-Grappe, intervention aux journées de Chimères 2002, « La Fabrique de l’insécurité ».

[8] Winnicott est l’exemple type de la revalorisation des gestes du maternage « suffisant », l’amenant à considérer de façon dialectique le rapport lien-séparation et à travailler dans le jeu les processus de maturation et d’acquisition langagière et morale. Françoise Dolto peut être vue comme intermédiaire entre une telle clinique et la dictature du langage dont certains de ses émules se revendiquent aujourd’hui.

[9] Ainsi de la comparaison de l’homoparentalité avec Auschwitz par Pierre Legendre. Par ailleurs, il est évident que le statut de minoritaire n’empêche pas le racisme, et que les mères aussi peuvent être dans l’emprise…

[10] Le sexe prescrit, la différence sexuelle en question, Aubier, Paris 2000.

[11] En termes deleuzo-guattariens, on opposerait la différenciation molaire à la singularisation moléculaire, qui est aussi un « devenir comme tout le monde ». Voir le chapitre « Devenir intense, devenir imperceptible »dans Mille Plateaux.

[12] À l’égard non seulement de l’homoparentalité mais aussi des mères célibataires, des recompositions familiales, etc.

[13] La loi Guigou est aussi dite loi SOS Papa, et son adoption surfe largement sur le discours de la crise de l’autorité, même si d’autres problématiques sont sollicitées.

[14] Selon le mot de Pierre Legendre, qui est largement cité par ces auteures.

[15] Comme l’avoue pratiquement le discours assuranciel, avec son idéologie du risque.

[16] Le mot « penser avec son dos » est de Jean Oury, « Les oies sauvages », in Chimères n° 20. Il correspond à l’idée du voir haptique, du voir-toucher et fait écho au « penser avec ses pieds » de François Tosquelles, voir Chimères n° 13, qui renvoie plutôt à l’arpentage, au vagabondage façon Deligny, voir à l’art du passage selon Benjamin.


Texte initialement publié dans la revue Multitudes 12, printemps 2003


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