Perception attack. Note sur un temps de guerre- par Brian Massumi

Quand la guerre se change en attaque de la perception et que la perception fait l’objet d’un conditionnement écologique ; quand l’écologie est celle de la naissance de l’expérience et que l’état naissant module ce qui est en devenir ; quand cette modulation habite un laps de temps indéfini, « éternitaire », et que ce laps de temps est habité par la répétition d’un monde de conflit à venir ; quand cette avancée d’un monde de conflit parcourt l’ensemble du spectre, et s’exprime comme une force de vie – alors c’est que la machinerie de la guerre s’arroge les pouvoirs de créer les temps à venir. Elle revendique l’onto-pouvoir chaosmotique du « choc ».

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Nous nous souvenons de ce que nous ne voyons pas.

C’est par ces mots que le gouverneur de New York, George Pataki, pieusement recueilli devant des tours invisibles, inaugura la convention républicaine de 2004 qui allait permettre à George Bush d’obtenir un second mandat, en surfant une dernière fois sur la vague du 11-Septembre et la « guerre contre le terrorisme »(1)

Quelques années plus tard, avec le reflux, loin de Ground Zero, il est temps de réaliser que la vague tenait en réalité davantage du raz de marée. Elle a brisé les digues, érodé les berges et déposé des sédiments, redessinant entièrement le paysage politique qu’elle avait balayé. La petite phrase du gouverneur pourrait bien être une très bonne image des transformations du paysage, plutôt qu’une simple fleur de rhétorique. Elle localise les fleurons du politique quelque part entre la mémoire et la perception. Nous serions en terrain familier si la relation entre les deux était présentée comme une continuité. Pataki en revanche les syncope. Elles existent toujours l’une et l’autre, mais pas en mesure. La perception et la mémoire ne sont plus en phase. Ce dont nous sommes conscients au présent se décale, n’est plus en phase avec ce qui remonte du passé et garde le pouvoir d’affecter. Toute corrélation terme à terme entre mémoire et perception devient impossible. En retour cela ôte tout fondement à la notion de représentation appliquée à la politique. Cela fait aussi du temps un enjeu politique direct en rouvrant la question du biais par lequel la relation du présent au passé, ou, dans ce cas, la relation du passé au présent, est opérationnalisée politiquement.

Kierkegaard distinguait deux régimes de la mémoire : « ce dont on se souvient, a été ; c’est une reprise en arrière ; la reprise proprement dite, au contraire, est se souvenir avant(2) ».

Alors que la mémoire, en général, est une reconstitution de ce qui a été, la répétition est une reconstitution de ce qui ne s’est pas encore produit – une mémoire du futur. Ce n’est pas si difficile à saisir à partir du moment où l’on conçoit la répétition comme une « contraction », sur le modèle de l’habitude que l’on contracte. Nous disons que nous avons une habitude, mais nous savons fort bien, en réalité, que c’est l’habitude qui nous a. C’est un automatisme qui s’est emparé de nous et qui nous habite. Il est de sa nature d’automatisme, d’échapper au radar de la conscience. Nous n’avons guère conscience des actions faites par habitude que lorsqu’elles sont déjà passées. Ce que nous percevons consciemment, ce sont les effets qui s’ensuivent. S’il en était autrement, nous les saisirions dans l’acte et déciderions d’exécuter l’action, ou non ; nous n’aurions pas agi par habitude. Une habitude décide pour elle-même. C’est une force qui s’effectue d’elle-même à partir du passé qui agit dans un présent qui n’apparaît que comme conséquence. L’actualité de la force de l’opération est supprimée. C’est une sorte de syncope du temps lui-même, où le battement qui saute est celui du présent opératoire, le présent de l’opération. Ce présent actif est exprimé seulement par les conséquences immédiates qui en découlent. Il disparaît activement dans une expression de l’avenir. Nous pensons généralement l’habitude comme une répétition nue, et la répétition comme dénudée par nature. Chez Kierkegaard, comme chez Nietzsche et Deleuze, la répétition est une force du temps, charriant le passé vers l’avant dans une expression nouvelle. C’est une force d’organisation positive et même créatrice. Cela implique qu’il est possible de la capturer et de l’utiliser. L’élision du moment opératoire peut être opérationnalisée.

L’armée américaine le sait, si on en juge par les priorités de sa branche Recherche, l’Agence pour les projets de recherche avancée de la défense (Defense Advanced Research Projects Agency : DARPA), depuis la chute de l’Union soviétique. Dans sa répétition du futur de la guerre, elle est un pas ou deux en avant du Gouverneur Pataki. Comme lui, elle sait que nous nous souvenons par habitude de ce que nous ne voyons pas. Elle sait aussi que la question politique du temps est critique dans la “guerre contre le terrorisme”. Mais elle va plus loin, jusqu’à réaliser philosophiquement qu’il y a un pouvoir positif de la répétition qui signifie qu’elle n’est pas neutre, et que même sous sa forme la plus banale, celle de l’habitude, elle participe comme habitude de la force créatrice du temps.

Pensons simplement à l’attention. L’attention est l’habitude de base de la perception. Toute prise de conscience de quelque chose commence par un déplacement. Nous pensons que nous dirigeons les déplacements de notre attention. Mais si vous faites attention à faire attention, vous sentez rapidement que plutôt que ce soit vous qui dirigiez votre attention, c’est votre attention qui vous dirige. L’attention est l’automatisme perceptif qui consiste à remarquer un changement dans le champ perceptif comme nouveau et potentiellement important et à construire une conscience de ce changement, pour la très bonne raison qu’il peut signaler la nécessité d’une réponse ou l’opportunité d’une action. La perception suivante vers laquelle vous êtes attiré est déjà une convocation à l’action ou à la réaction. D’après les études contemporaines de la perception, qui confirment la nature d’habitude de l’attention, ceci arrive dans le présent syncopé (ou élidé) de la répétition.

L’armée américaine se préoccupe de rendre opératoire autant que possible cette suspension du présent dans l’attention. Cet intérêt s’inscrit dans le contexte du réalignement, depuis une quinzaine d’années, de la doctrine militaire sur la force du « spectre entier ». Il s’agit de l’extension des affaires militaires aux « zones grises qui rompent avec la conception traditionnelle de la guerre, les Operations Other Than War (OOTW) », selon Ullman et Wade, les auteurs de Shock and Awe, l’une des formulations classiques de la doctrine.(3)

Cette extension du champ des opérations militaires est une réponse au brouillage des frontières qui caractérise la guerre contemporaine, où l’archétype de l’ennemi n’est plus le soldat en uniforme mais le « terroriste ». L’organisation supposée de l’adversaire, tel que l’explicite une autre référence phare (Arquilla et Ronfeldt, Networks and Netwars(4), ne consiste plus alors en une armée régulière, identifiable, dotée d’une structure centralisée étatique mais dans la diffusion en réseau.

Le réseau est dans les arrières. Il se fond dans la population. Il est envahissant, « infini et en expansion » (Arquilla et Ronfeldt, p. 10). Il s’insinue à travers les voies nerveuses technologiques et communicationnelles de la société. Il permet que des attaques fassent irruption sans prévenir. Elles surgissent d’un champ illimité au lieu de suivre une direction que l’on pourrait déterminer depuis une base localisable. La portée d’infiltration de la guerre en réseau est potentiellement cœxtensive à l’espace social et culturel. Cela brouille irrévocablement les frontières entre les sphères civile et militaire. Et d’autres frontières se brouillent en conséquence, comme celle qui sépare l’attaque de la défense (Arquilla et Ronfeldt, p. 13).

Quand la sphère civile ne se distingue plus clairement de la sphère militaire et qu’il en va de même de l’attaque et de la défense, il devient impossible de dire où l’exercice de la force commence et où il se termine. Les affaires militaires traversent tout le spectre. Elles couvrent un continuum entre deux pôles, deux extrêmes. On trouve à un bout l’application traditionnelle du « force contre force » (Ullman et Wade, XXIII, p. 21-22). Cela, c’est le pôle de l’engagement militaire traditionnel, sur le modèle de la bataille, du siège ou de l’occupation. À l’autre pôle, on trouve ce que l’on appelle parfois le soft power (puissance douce) (Arquilla et Ronfeldt, p. 2). En première approximation, on peut voir dans le soft power l’utilisation par l’armée de l’information et de la désinformation, mais aussi de la guerre psychologique. Arquilla et Ronfeldt définissent le soft power comme une « guerre épistémologique », parce qu’elle vise ce que les gens savent ou croient savoir.

La guerre épistémologique n’a évidemment rien de très nouveau mais le paradigme s’est transformé de manière significative. Ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power était conçu, traditionnellement, comme une aide au hard power (puissance dure). Il arrivait après le « force contre force », et était censé en augmenter l’efficacité. C’était un complément, une sorte de levain. Mais aujourd’hui, selon Arquilla et Ronfeldt, tout conflit est par nature épistémologique. Le soft power n’est plus un complément ou un auxiliaire, il constitue l’état de base. Et c’est une conséquence nécessaire de la situation du « spectre entier ». La guerre n’a plus le caractère ponctuel d’une bataille. Elle est en frémissement constant. Elle n’est plus localisée, comme pouvait l’être une occupation. La chaleur se répand partout. Ce qui définit l’action qui sous-tend l’affrontement force à force caractéristique du hard power, c’est, fondamentalement, la friction : l’affrontement matière contre matière, métal contre métal, projectile contre bouclier, le métal dans la chair, la chair déchirée, répandue sur des surfaces dures. La force d’attaque contre la force de résistance de l’opposant. L’objectif principal du force-contre-force, c’est l’usure (Ullman et Wade, XXIII, XXVIII). Elle affronte l’ennemi de plein fouet et parvient à faire céder ses capacités militaires à travers une longue série d’interventions frictionnelles. Ses buts comme ses moyens sont douloureusement tangibles.

Dans le champ du conflit contemporain, ce type d’intervention ponctuelle a perdu son caractère central. L’attente l’a remplacé. La position qui consistait à se trouver au cœur de la guerre, dans toute son « épaisseur », est désormais atténuée et étirée dans une attente infinie, les deux parties étant en balance sur l’action. L’état de base est aujourd’hui cette permanence du balancement frémissant quant à l’action. On est toujours dans la minceur de la chose. Lorsqu’une attaque de « force à force » se produit, elle se détache sur la continuité d’arrière-plan de cette couche « mince », que Paul Virilio avait appelée, avec une certaine prescience, la « non-bataille », bien des années avant qu’elle ne devienne le souci obsessionnel des dirigeants tant militaires que civils. Lorsqu’elle se produit, l’action est une ébullition, un débordement momentané du brouet de basse intensité du conflit toujours en cours que constitue la non-bataille.

Le soft power, c’est la manière d’agir militairement en période d’attente, quand vous n’agissez pas encore de manière tangible. C’est un moyen d’empêcher que l’attente elle-même ne se transforme en défaite, c’est même un moyen de la faire tourner à son avantage. En condition de non-bataille, lorsqu’il n’y a rien sur quoi vous puissiez agir de manière tangible, il y a toujours une chose que vous pouvez faire : agir sur cette condition. Agir pour changer les conditions dans lesquelles vous attendez. Après tout, c’est à partir de ces mêmes conditions que l’action à venir aura émergé. En agissant sur les conditions de l’attente, sur le temps de l’attente, dans les intervalles entre les débordements, il se pourrait bien que vous soyez capable de réduire le potentiel d’une attaque éventuelle, d’atténuer ses pouvoirs d’usure si elle se produisait, ou, mieux encore, de l’inciter à prendre une forme tangible, au moment et à l’endroit où vous y êtes prêt. Vous avez de cette manière une chance de la désamorcer avant qu’elle n’atteigne toute sa magnitude ; ou même, dans le cas où elle éclaterait à pleine puissance, vous pouvez être raisonnablement confiant dans votre capacité à y répondre par une force contraire, rapide et écrasante.

De cette manière, vous vous donnez pour champ d’opérations militaires les conditions environnementales dans lesquelles vivent aussi bien les combattants que la population non combattante : c’est ce qu’Ullman et Wade appellent la « situation totale » (p. 9). La seule manière d’agir dans une situation totale, c’est d’agir sur les conditions d’émergence de la bataille, avant qu’elle ne survienne. Ces conditions concernent les menaces qui, selon la doctrine de la préemption, « ne sont pas encore pleinement formées ». Ce qui n’est pas encore pleinement formé demeure potentiel. Il se peut que cela fermente à l’horizon, telle une recette pour un désastre, ou que cela apparaisse de façon sinistre comme une menace presque présente et incertaine. Il y a là une part irréductible d’indétermination, et cette part d’indétermination rend la situation tout à la fois intangible et inquiétante. Voilà qui s’annonce difficile : il vous faut agir « en totalité » sur les intangibles de la situation. Une dernière frontière se brouille alors à son tour : celle qui délimitait le tangible et l’intangible, le corporel et l’incorporel. Ceci parce que, pour agir sur le premier, vous devez agir sur le second.

Il y a deux façons d’agir sur une situation de manière « totale » et intangible. La première consiste à transposer votre action de l’axe spatial – celui de la bataille, du siège ou de l’occupation à venir–, à l’axe temporel. Vous opérez dans et sur l’intervalle dans lequel ce qui n’est pas encore pleinement formé est déjà imperceptiblement en train de fermenter. Vous pouvez agir sur ce presque-présent pour exercer une influence sur la forme active de son émergence imminente. La préemption est une proaction : une action sur les conditions de l’action, avant qu’elle ne prenne véritablement forme. La seconde manière d’agir de manière intangible sur la « totalité » d’une situation consiste à agir sur la perception. C’est la perception qui prépare un corps à l’action et à la réaction. En modulant la perception, vous pouvez déjà moduler l’action-réaction ultérieure. C’est cela qui ouvre à la perception une voie royale vers le quasi-présent. Les deux manières d’agir de manière intangible en tenant compte de la situation totale se rejoignent.

Ce sont les pouvoirs de proaction de la perception qui ont incité Arquilla et Ronfeldt à qualifier d’« épistémologique » la guerre contemporaine. Mais ils en ont une approche beaucoup trop cognitive. Le déplacement vers la perception s’accompagne, dans le théâtre de la guerre contemporaine, d’un déplacement corrélatif vers une approche « centrée sur les capacités », ardemment défendue par Donald Rumsfeld et ses amis néoconservateurs.(5)

Dans cette approche, vous vous intéressez à la perception afin d’opérer, non pas au niveau où les actions se décident, mais au niveau auquel se forme la capacité même de l’action. Opérer au niveau auquel les décisions sont prises revient à ne s’attacher qu’à la dimension proprement cognitive du savoir : ses contenus d’information et leur disponibilité, le crédit qu’on peut leur accorder, leur caractère manipulable et leur réelle disponibilité à l’usage. Opérer au niveau auquel la capacité d’action est en train de se former, c’est très différent. C’est s’attacher à un processus antérieur à la décision, qui se déroule dans un intervalle d’émergence antérieur à la fois à la connaissance informée et à l’action délibérative. C’est un point qui se situe avant que l’aptitude au savoir et l’aptitude à l’action ne se différencient l’une de l’autre. À ce point précis, une modulation de la perception correspond directement et immédiatement à une modification des paramètres de « ce que peut un corps », à la fois à la manière dont il peut agir et à ce qu’il sera appelé à connaître. Le niveau antérieur de capacitation ou de potentialisation est proto-épistémologique – et déjà ontologique, parce qu’il concerne des changements dans le degré et le mode d’accroissement des capacités du corps, dans et en direction de sa « situation totale », son environnement, ses conditions de vie. L’application de la force à ce niveau est un pouvoir de création ou onto-pouvoir : un onto-pouvoir à travers lequel l’être advient. Un onto-pouvoir n’est pas une force qui s’oppose à la vie, à la différence d’une force-contre-force quand elle trouve son point d’application. C’est une force positive. Elle produit, positivement, la forme particulière qu’une vie devra prendre par la suite. Elle conditionne le caractère à venir de la vie. C’est une force de vie.

Ullman et Wade disent sans la moindre ambiguïté que le fait d’opérer à ce niveau revient à exercer une force, même si son objet demeure intangible. Ce n’est pas une moindre force, même si elle s’exerce avec la « minceur » qui caractérise la non-bataille. C’est disent-il « plus qu’une application de la force » (Ullman et Wade, XVII p. 2, 5), un excédent de force, un surplus de force. Elle excède les paramètres des applications tangibles de la force de combat et des contenus connus de la vie sur lesquels portent ces applications auxquels elles ajoutent une forte mutation à travers leurs actions d’usure. La force productive de la non-bataille retourne au niveau de conditionnement sur lequel les paramètres de la force d’usure sont réglés. Il y a toujours une succession action-réaction à l’exercice de la force contre force. Il y a une suite enveloppée dans ce qui suit, et une troisième encore enveloppée dans la précédente. Ce qui est conditionné est une série à venir de répétitions potentielles. Il y a un pouvoir de continuation potentielle, une puissance du continuum enveloppée dans chaque exercice de force-contre-force. Le pouvoir du continuum est un excès par rapport à chaque suite, immanente à chacune d’entre elles. La force de non-bataille, prend cet excès comme champ opératoire. C’est ce qui en fait un excès de force – ou une plus-value de force. La relation entre la force de non-bataille et la force-contre-force est analogue à la relation découverte par Marx entre l’argent comme moyen de paiement et l’argent comme capital.

Le capital est la force motrice des séries d’échanges de paiement : l’argent en train de se produire, l’argent au-delà de l’argent. À chaque paiement, un prélèvement ponctuel revient au capital. Le profit est réinjecté dans le système à travers l’investissement, et il ré-alimente la force motrice, la force productive du capital. L’argent fait une boucle à partir de son prélèvement ponctuel comme moyen de paiement et il alimente les conditions de sa propre continuation. Cet excédent de force productive par rapport à tout engagement de paiement donné, c’est la plus-value, qu’il convient de distinguer du profit. La plus-value n’est pas la rétroaction de la somme qui est réinjectée dans le système. Ça, c’est le profit. La plus-value n’est pas le profit. Elle n’est pas quantitative. Elle est un processus. Elle est la qualité processuelle à partir de laquelle certaines quantités d’argent sont engendrées de manière dynamique. C’est le caractère toujours-à-venir des quantités proliférantes de valeur économique. La plus-value se réalise ponctuellement dans l’acte explicite d’échange, de manière à excéder cycliquement tout échange. C’est la valeur au-delà de la valeur, dans une production sans mesure(6)


Les nations font la guerre comme elles créent de la richesse
(7)

Comme le capital, la force de non-bataille décrit simultanément un mouvement vers l’avenir et un mouvement cyclique. À chaque engagement frictionnel, elle rétroagit en elle-même dans la perspective du conditionnement de ce qui va arriver après. C’est la valeur préventive de la véritable action militaire telle qu’elle se réalise ponctuellement dans des actes de guerre explicites. La force au-delà de la force, en train de se produire de manière intangible. La force au-delà de la force est la qualité processuelle du conflit qui permet d’engendrer des résultats militaires tangibles.

Ullman et Wade n’hésitent pas à lier la force au-delà de la force– comme qualité processuelle de la guerre – au temps(8). Ce n’est pas, selon eux, une force qui triomphe de la résistance. Ce serait plutôt la force « de capturer le temps » (XXVII, p. 9, 54). Ces dernières années, dans l’armée, la réflexion a tourné autour de la notion de « prédominance rapide ». « “Rapide” correspond à la capacité de se déplacer rapidement, avant que l’adversaire ne soit en mesure de répondre » (XXV). La force-de-capture-du-temps opère dans un intervalle plus petit que le plus petit intervalle que l’on puisse percevoir. « La cible, c’est la perception », toujours et tout au long du spectre, dans chacune de ses bandes (p. 28). Même dans l’épaisseur des choses, quand le conflit déborde et que l’on doit recourir au force-contre-force, la force-de-capture-du-temps doit encore opérer. Elle doit trouver à se loger dans un intervalle plus petit que le plus petit des intervalles perceptible entre les actions, pour conditionner la réaction de l’ennemi. Elle correspond au « choc » dans la formule d’Ullman et Wade, « le choc et la crainte » (crainte et tremblement !). L’exercice de la force-contre-force se distingue, qualitativement, de la force-de-capture-du-temps, mais si son exercice est séparé de la force-de-capture-du-temps il perd rapidement son efficacité. La force-de-capture-du-temps est une force de niveau infra. Elle est infra-active parce qu’elle se produit dans un intervalle plus petit que le plus petit des intervalles entre les actions. Elle est infra-perceptible parce que ce même intervalle est aussi plus petit que le plus petit des intervalles perceptibles. Et elle est infra-temporelle parce que, l’intervalle de son exercice étant imperceptible, elle est en dehors du battement du temps, une étape manquante dans la cadence des actions et réactions, un présent supprimé entre un moment et le suivant.

Dans la minceur des choses, autrement dit dans le pôle de non-bataille du spectre, la force-de-capture-du-temps opère toujours par une action aux conditions infra en « contrôlant la perception de l’ennemi », en visant le contrôle de la « situation totale » (Ullman et Wade, 9, p. 54). En l’absence d’une action d’éclat susceptible de priver ponctuellement de moyens d’action la ligne de base de la non-bataille, le conditionnement de l’environnement par la force-de-capture-du-temps apparaît continu. Mais c’est seulement parce que nous ne faisons pas attention à faire attention. L’action hors battement du temps est toujours là. Les habitudes de base de la perception n’ont pas cessé de jouer en nous. Elles nous habitent toujours. Notre attention n’a pas cessé de s’emparer de nous et de nous diriger vers la perception suivante et, à travers elle, vers une nouvelle action-réaction. La ligne de base de la guerre s’est déployée en accordéon dans la ligne de base de la perception. Au niveau inférieur où les deux lignes de base convergent, la guerre à l’échelle macro – la bataille, le siège et l’occupation – se retrouve en proximité processuelle absolue avec la guerre à l’échelle micro de la vie civile, de la vie quotidienne.

Il n’est pas très surprenant qu’un organisme comme le DARPA accorde une telle attention à l’attention dans son programme de recherches. Et cela d’autant moins que l’infra-intervalle se trouve à l’endroit où la perception elle-même est en proximité processuelle absolue avec le corps. Le caractère automatique que possède l’attention, parce qu’elle est de même nature que l’habitude, signifie que son opération rejoint les mécanismes réflexe de la matière corporelle.

Ce sont nos corps qui contractent des habitudes, qui ont autant de réflexes acquis. L’opération de l’attention se produit à un point d’indiscernabilité entre l’expérience perceptive émergente et les mécanismes autonomes du cerveau et du système nerveux. Jusqu’à un certain point, vous pouvez contourner les effets protecteurs ou immunisants du conditionnement culturel pré-opératoire, ainsi que les histoires, dispositions ou réseaux de relations personnels, en accédant au système nerveux et en abordant l’attention sous cet angle de l’autonomie. Il est possible de trouver des prises tangibles permettant de faire levier sur les dimensions intangibles de la vie du corps. Il est possible, dans certaines limites, de façonner l’expérience.

Les limites tiennent à ce que le système de la perception, comme le capital, procède essentiellement par rétroaction, et qu’il est par conséquent non linéaire, comme l’économie. Par définition, dans un système non linéaire, vous ne pouvez pas garantir une correspondance exacte entre un input ponctuel donné et un résultat. Vous ne pouvez pas déterminer un effet. Vous effectuez une modulation. Vous pouvez créer des effets de résonance et d’interférence à un niveau émergent. Le plus petit des petits intervalles de la force-de-capture-du-temps vibre avec l’agitation du niveau infra. Le corps innervé s’amorce dans l’agitation de la vie. Il réagit : les habitudes sont mobilisées. Il anticipe : sa réaction consiste, déjà, à se tendre et à tendre vers l’avenir. Le corps prête attention, dans l’instant, au caractère immédiat du déploiement de la vie. Tout est suspendu, tout est en balance. À ceci près que, loin de l’équilibre, la balance est rompue. Tout est suspendu dans le déséquilibre de l’instant. La nature et la durée de l’agitation, qui remplissait l’instant en prenant forme, module ce qui suit.

L’objet du « spectre entier » sur lequel s’exerce la force-de-capture-du-temps n’est pas la « vie nue ». Ce n’est pas la vie humaine ré-animalisée, dépouillée de son contenu humain, sa vitalité réduite au minimum physique, en proximité absolue avec la mort. C’est l’activité nue (bare activity). C’est la vie humaine dans le hors battement du temps. À cet instant, une vie est à peine là (barely there), en repli, physiquement épuisée dans l’infra-relation qu’elle entretient avec elle-même. C’est une vie sans contenu déterminé. Dans cet instant imperceptible, ce que son contenu sera par la suite est en train de se jouer. Une vie est en formation, à peine là, elle se rassemble dans le caractère immédiat de ses capacités. Ce n’est pas la vitalité réduite au minimum, c’est la vie amorcée. Et c’est aussi la guerre. La vie amorcée peut se trouver, en effet, en proximité de la mort. Le corps amorce pourtant un arc, tendu vers un nouvel exercice vital de sa capacité d’agir. Il ne s’agit pas d’une ré-animalisation, mais d’une ré-animation : un foyer pour l’étape suivante. Rien à voir avec une vie réduite à la matière brute. C’est l’événement incarné d’une vie qui se replie pour se rassembler. C’est la vie qui s’enveloppe dans une vitalité affective.

L’objet de la puissance du « spectre entier », c’est le corps affectif qui se rassemble, qui rassemble ses capacités dans un intervalle de changement en syncope. Cela revient à dire, en réalité, que la puissance du « spectre entier » n’a pas d’objet. Plutôt que d’avoir un objet, elle trouve un pivot – si l’on peut dire d’un pivot qu’il permet de faire levier pour ouvrir le temps. Il fait levier sur l’avenir, dans l’activité nue de l’action naissante.

Dans l’instant qui suit, le choc se répercute sur l’action. L’infra-agitation s’amplifie et donne lieu à un macro-mouvement. L’action véritable, qui en résulte, n’épuise pas l’agitation de l’activité nue qui la précède. L’infra-activité coïncide avec une restauration de la puissance du corps, qui le suspend en équilibre pour un nombre indéterminé de résultats potentiels, dont un seul finira par se produire. Le reste non agi, qui n’a pas donné lieu à une augmentation de puissance, constitue une modulation d’arrière-plan des paramètres opérationnels du champ de l’action potentielle. C’est au titre de ce re-conditionnement du champ pragmatique que le résultat est toujours dans une certaine mesure non linéaire. L’intervalle de conditionnement du choc ne donne pas seulement lieu à une action ultérieure. Il fait aussi que l’action véritable, celle qui suit, se détache d’un arrière-plan inépuisé d’actions potentielles, qui sont en réalité mutuellement exclusives pour une bonne partie d’entre elles. Le résultat d’ensemble est une relation modifiée entre l’action qui en a véritablement résulté et le champ d’expérience nouvellement modulé dont il a émergé. On peut dire de ce résultat qu’il est « écologique »(9)

Le champ de l’action potentielle vibre avec les résonances et interférences des charges dynamiques non réalisées, non satisfaites dans l’action. Ce reste écologique de la capacité d’action accompagne l’action ultérieure, il la tend à nouveau au moment même où elle se produit.

C’est cela qui pose un problème – et offre simultanément une occasion – à l’exercice militaire de la force-au-delà-de-la-force. En tant que force-de-capture-du-temps, elle revendique de faire levier sur les temps à venir pour altérer les conditions d’émergence de l’action. Mais le fait est que le choc qu’elle administre produit un résultat complexe, une relation dynamique entre une action ponctuelle et son conditionnement d’arrière-plan continûment modulé. Cela signifie que l’avenir qu’elle module conserve une grande marge d’incertitude. La force-au-delà-de-la-force doit se préoccuper de la gestion de l’incertitude ; incertitude non seulement quant aux conditions préexistantes du champ dans lequel elle intervient, mais aussi quant aux retombées de ses propres succès(10)

Des stratégies doivent être mises en place pour contrôler la tension de la ligne d’action, pour l’empêcher de dériver trop loin ou d’atteindre un point critique où elle bifurquerait de manière inattendue. Un genre de thérapie de choc devient nécessaire. La stratégie militaire prend en charge, de manière décisive, la tâche de la gestion du choc en tant qu’aspect central du pouvoir ontologique de conduire la guerre proto-épistémologique(11)
Quand la guerre se change en attaque de la perception et que la perception fait l’objet d’un conditionnement écologique ; quand l’écologie est celle de la naissance de l’expérience et que l’état naissant module ce qui est en devenir ; quand cette modulation habite un laps de temps indéfini, « éternitaire », et que ce laps de temps est habité par la répétition d’un monde de conflit à venir ; quand cette avancée d’un monde de conflit parcourt l’ensemble du spectre, et s’exprime comme une force de vie – alors c’est que la machinerie de la guerre s’arroge les pouvoirs de créer les temps à venir. Elle revendique l’onto-pouvoir chaosmotique du « choc ».

Il ne suffit plus alors d’arrêter une guerre, ni même d’en arrêter plusieurs. Il ne suffit plus de renverser par les urnes une administration belliciste, ni même d’en renverser plusieurs. Le champ de guerre devient, tendanciellement, cœxtensif au champ du devenir de la vie. Comment se réapproprier la « force-de-capture-du-temps » ; comment parvenir à une contre-application de la force-au-delà-de-la-force, correspondant à un nouvel « univers de valeurs » ? C’est le défi éthico-esthétique que Guattari propose de relever dans Chaosmose :

La finitude du matériau sensible devient un support d’une production d’affects et de percepts qui tendra de plus en plus à s’excentrer par rapports aux cadres et coordonnées préformés. […] [Cette] puissance esthétique […] nous paraît en passe d’occuper une position privilégiée au sein des Agencements collectifs d’énonciation de notre époque. […] Aussi mieux vaut-il parler ici de paradigme proto-esthéthique, pour souligner que nous nous référons […] à une dimension de création à l’état naissant, perpétuellement en amont d’elle-même, puissance d’émergence subsumant la contingence et les aléas des entreprises de mise à l’être […] Une durée éternitaire échappe à l’alternative souvenir-oubli et habite avec une intensité stupéfiante, l’affect de la subjectivité(12)

Traduit de l’anglais par Christophe Degoutin

Notes

[ 1] « Cheney Arrives in N.Y. via Ellis Island », Associated Press, 29 août 2004. hhh http://ww www.msnbc. msn. com/ id/ 5859896/.Retour

[ 2] Søren Kierkegaard, La Reprise [1843], Paris, Garnier-Flammarion, 1993, p. 65-66.Retour

[ 3] Harlan K. Ullman and James P. Wade, Shock and Awe: Achieving Rapid Dominance, Washington, DC, National Defense University Press,1996, p. 18 (le numéro de page correspond à l’édition en ligne : hhttp:/// ww www.dodccrp. org/ files/ Ullman_Shock.pdf).Retour

[ 4] John Arquila et David Ronfeldt, Networks and Netwars : The Future of Terror, Crime, and Militancy, Santa Monica, RAND, 2001.Retour

[ 5] Donald Rumsfeld, « Transforming the Military », in Foreign Affairs, n° 81, 2002.Retour

[ 6] Sur le caractère non mesurable de la plus-value, Cf. Antonio Negri, « Vingt thèses sur Marx », in Michel Vakaloulis et Jean-Marie Vincent (dir.), Marx après les marxismes, Tome 2, Paris, L’Harmattan, 1997.Retour

[ 7] Cette phrase est extraite d’un texte fondateur de la doctrine militaire du « spectre entier », conçue comme un déplacement de la guerre centralisée, axée sur l’équipement lourd (la « plate-forme »), à la guerre centrée sur les capacités, sur l’organisation en réseau. Le Vice-amiral Arthur Cebrowski, et John Garstka, « Network-Centric Warfare – Its Origin and Future », in Proceedings of the United States Naval Institute, Vol. 124, n° 1, janvier 1998, p. 28–35. Consultable en ligne sur le site de l’US Department of Defense Office of Force Transformation :hhh http://ww www.oft. osd. mil/ initiatives/ncw /presentations/ncw.cfm.Retour

[ 8] Cebrowski et Garstk font eux aussi le lien, op. cit.Retour

[ 9] Cebrowski et Garstka parlent d’un « écosystème de combat » (« warfighting ecosytem »), op. cit. Ulmann et Wade évoquent la nécessité de « contrôler l’environnement » plutôt que de remporter des affrontements ponctuels, op. cit., Introduction.Retour

[ 10] C’est une constante de la doctrine militaire de la force du « spectre entier ». Elle justifie toujours la recherche de nouvelles stratégies en évoquant le système complexe que constitue la nouvelle économie, « dynamique et instable ». Ils insistent sur les dimensions « isomorphiques » de la guerre et de l’économie. Elles appellent l’une et l’autre une approche écologique, seule capable d’affronter l’incertitude propre aux systèmes complexes. Les textes clés sur lesquels nous nous appuyons se rejoignent tous sur ce point : Arquilla et Ronfledt, Ullman et Wade, Cebrowski et Garstka. Il en va de même de la Revolution in Military Affairs à laquelle s’est rallié Donald Rumsfeld, secrétaire à la défense, au cours du premier mandat de George Bush (Cf. « Transforming the Military », cité plus haut). Pour une étude technique de la théorie de la complexité et des évolutions récentes de la stratégie militaire américaine, Cf. James Moffat, Complexity Theory and Network Centric Warfare, US Department of Defense, Command and Control Reseach Program Publications, 2003, consultable à l’adresse : hhh http://ww www.dodccrp. org/html4/ research_ncw.html.Retour

[ 11] C’est ici que l’homologie entre la guerre et l’économie indiquée plus haut à propos de la plus-value revêt un caractère dramatique. Voir Naomi Klein, La Stratégie du choc. La montée d’un capitalisme du désastre, Arles, Actes Sud, 2008.Retour

[ 12] Félix Guattari, Chaosmose, Paris, Galilée, 1992, p. 140-142.Retour

Paru dans Multitudes 2008/3 (n° 34)


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