Pouvoir, assujettissement, subjectivation- par Bruno Karsenti

Il faut bien le reconnaître : on éprouve inévitablement un certain embarras lorsqu’on s’interroge sur le rapport de Foucault au marxisme, ou lorsqu’on cherche à donner une signification précise à son « gauchisme ». Nous ne pensons pas seulement à la pluralité des attitudes à l’égard de Marx – aux côtés du marxisme « relativisé », identifié dans Les mots et les choses comme figure caractéristique de la disposition du savoir du XIXe siècle, il y a le Marx toujours présent, avec lequel le débat se poursuit, ce Marx très différent de celui de la « communistologie » [1] -, ni à l’engagement aux formes disparates, si intense dans le courant des années soixante-dix. En fait, tout se passe comme si Foucault avait lui-même disposé son oeuvre et sa vie stratégiquement, repensant complètement le rapport de la théorie et de la pratique en politique, de manière à déjouer les appellations et à contourner sans cesse ce qu’il aimait appeler la logique d’état civil, fut-elle de facture philosophique.

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En ce qui concerne l’oeuvre, on s’accorde pourtant en général à distinguer deux périodes et à insister dans le même temps sur le caractère problématique de leur continuité : pour le dire vite, Foucault aurait d’abord cherché – dans un sens qui, sans être marxiste, ne s’éloigne pas radicalement de thématiques essentielles au marxisme – à caractériser l’aliénation des individus, mettant en lumière certains mécanismes de pouvoir auxquels ceux-ci sont soumis en tant que sujets sociaux. Puis, au terme de ce qu’on a pu lire, sinon comme une manière de se déjuger, du moins comme un revirement, la réflexion se serait infléchie vers l’étude de modes d’activité par lesquels l’individu se construit et s’affirme comme sujet – pratiques de soi, types spécifiques et historiquement localisés du rapport de soi à soi dans lequel le sujet s’identifie lui-même comme sujet moral, sujet de désir, sujet de plaisir. Si l’on en croit même un commentateur, la théorie du biopouvoir, développée dans la volonté de savoir, disparaîtrait totalement au profit d’une « réflexion exemplaire sur l’aménagement de l’existence personnelle » au sein d’une « morale post-conventionnelle » [2].

Lorsqu’on a en mémoire le mépris que Foucault réservait à ceux pour qui les changements d’approche passent nécessairement pour des aveux d’inconsistance [3], on se dit que, si le problème est d’exégèse et vise à restaurer l’unité de l’oeuvre, en l’occurrence, il ne vaut pas une heure de peine. Mais l’enjeu est autre : jusqu’à quel point la pensée de Foucault conserve-t-elle une pertinence politique réelle ? L’apparition, à partir de L’usage des plaisirs, des thèmes d’ « esthétique de l’existence », de « stylisation de la conduite », ou de « technique de soi », est-elle le signe d’un abandon du politique au profit d’une réflexion orientée vers l’éthique, ou bien correspond-elle à une nouvelle forme de problématisation du politique, élaborée – et ce serait là sa caractéristique essentielle – au niveau même des pratiques subjectives ?

Pourtant, à y regarder de près, il semble qu’une notion, par les variations sémantiques qu’elle admet, est susceptible de résorber l’opposition des deux perspectives évoquées plus haut, d’éclairer la pensée politique de Foucault jusque dans sa dimension éthique, et par là même de rendre compte, non pas de son unité doctrinale, mais plutôt de la cohérence difficile de son mouvement. Cette notion, c’est celle d’assujettissement.

Comprendre comme un assujettissement les processus complexes de soumission des individus au pouvoir ne paraît pas à première vue poser de problème particulier, tant les termes sont proches du strict point de vue du sens commun. En revanche, les difficultés surgissent lorsqu’il s’agit de comprendre l’assujettissement comme subjectivation, c’est-à-dire comme une certaine modalité de la construction de soi par soi du sujet social. Mais précisément, la validité de la seconde thèse ne repose-t-elle pas sur une plus grande attention accordée à la première ? Afin de penser l’assujettissement comme subjectivation, sans doute faut-il d’abord éclaircir la conception de l’assujettissement comme soumission au pouvoir, restituer son originalité et la souplesse de son sens – peut-on même, en l’espèce, parler de soumission ? – et voir en quoi, loin de barrer toute possibilité de pratique subjective et libératrice, elle en définit les conditions paradoxales et tente d’en esquisser l’espace étroit. C’est donc d’une caractérisation rigoureuse du pouvoir et des relations spécifiques qu’il met en jeu qu’il nous faudra partir. Sous cet angle d’approche, on verra alors que les derniers livres de Foucault, au travers d’une histoire de la sexualité qui est bien plus une histoire des modes de « problématisations éthiques » qu’une histoire des systèmes de morale, tout en adoptant une perspective qui semble se restreindre au niveau des pratiques individuelles, ne cessent pourtant pas d’avoir de fortes incidences politiques et contribuent à poser la question de la construction des luttes sur le terrain social en des termes nouveaux et féconds.

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Dans les textes de Foucault qui ont directement pour objet la question du pouvoir, apparaît sous une forme plus ou moins tranchée, une proposition si évidemment scandaleuse qu’on a du mal à en cerner l’ironie : c’est que d’une certaine manière, « le pouvoir, ça n’existe pas » [4]. On pourrait chercher, selon la thèse de Derrida, à expliquer la coprésence dans un même développement du mot et de sa « rature » : le mot, encore lisible sous la rature, parvient à dire sa non-vérité. On a bien ici quelque chose d’analogue : dans ce qui voudrait être non pas une théorie générale vouée au dogmatisme, mais simplement une investigation critique du pouvoir, il est nécessaire de faire dire au pouvoir ce qu’il n’est pas, introduisant ainsi, au moins à titre de présupposé méthodologique, le soupçon de son inexistence.

« Le pouvoir, ça n’existe pas », si on entend par pouvoir une force essentiellement répressive, agissant du dehors et destinée à barrer une sorte d’énergie rebelle dont les sujets – envisagés aussi bien comme multiplicité de singularités irréductibles que comme entité collective unifiée – seraient les dépositaires originels. Ce n’est pas à dire toutefois que la juridiction du pouvoir s’exerce en réalité de manière plus subtile, voire de manière contradictoire. Nous qui sommes instruits de psychanalyse, savons depuis longtemps le peu de pertinence du schéma mécaniste qui ne conçoit l’opposition entre les deux termes que de manière externe, et ne parvient pas à penser leur constitution respective. Que le rapport travaille de l’intérieur chacun des termes, que ceux-ci soient solidaires jusque dans leur contradiction, que loi et désir ne s’opposent qu’en se constituant mutuellement, que par suite la loi ne prenne sens qu’à partir de sa violation, ce n’est pas non plus ce que veut dire Foucault. Car plus radicalement encore, ce qui n’existe pas, ou du moins ce que l’on doit soupçonner de ne pas exister, c’est le pouvoir-loi pris dans l’intégralité de ses acceptions, qu’il admette ou non une complémentarité de l’interdit et de sa transgression, qu’il inscrive la loi au coeur même du désir ou qu’il pose leur séparation comme première.

Dans tous les cas de figure, la conception juridique fait du pouvoir un élément à la fois restrictif et uniforme – et cela quel que soit le niveau auquel on entend le faire opérer. A ce titre, elle évacue la réalité des relations de pouvoir de deux manières : d’une part en ce qu’elle ne rend pas compte de ce qui pourrait apparaître comme le caractère positif ou productif du pouvoir ; d’autre part en ce qu’elle n’envisage pas la spécificité de chacune des formulations du pouvoir, sa capacité constante à s’actualiser selon des processus inédits, déterminés selon les conditions particulières de son plan d’intervention. Or précisément, à la conception traditionnelle d’un pouvoir unifié, massif et contraignant comme peut l’être un système de lois – le pouvoir sentencieux qui n’aurait que la vertu du « non » [5] – Foucault substitue, par une série d’analyses locales, l’esquisse d’un pouvoir sans doute plus inquiétant encore : pouvoir inventif et mobile, d’autant plus efficace qu’il est essentiellement hétérogène. Pouvoir pleinement positif qui, dans le procès même de sa logique interne, va nécessairement jusqu’à affirmer son « autre », non pas simplement pour le permettre – ce qui n’introduirait qu’une exception dans le régime de l’interdit -, mais bien pour s’en servir dans le cadre d’une stratégie déterminée et le constituer comme point d’appui de son effectuation.

Les pages de Surveiller et punir consacrées à l’apparition, au XIX, siècle, de la catégorie de la délinquance, sont très significatives à ce sujet. Elles montrent ainsi que la loi, loin de s’opposer aux illégalismes, n’est en fait rien d’autre qu’une gestion spécifique de leurs rapports [6]. En différenciant les illégalismes, en les faisant jouer ensemble selon une logique particulière, en les opposant entre eux ou en les combinant, la loi dessine une sorte de configuration globale de rapports de forces qu’elle porte à un certain niveau de stabilité sans jamais les annuler. A partir de là, on renverse l’image traditionnelle de la loi comme puissance restrictive, pour concevoir sa solidarité avec ses violations multiples de manière tout à fait positive : non seulement les violations sont constitutives de la loi, mais elles subsistent en son sein en tant que violations, et c’est bien comme telles qu’elles confèrent à la loi toute sa consistance. L’immanence est alors parfaitement rigoureuse : à aucun moment une procédure de conversion ou de négation de ce qui est agi n’est requise pour confirmer l’effectivité du pouvoir, puisque ce sont les illégalismes eux-mêmes qui sont les véritables agents du processus, tissant entre eux la trame de leur propre régulation.

Cette conception originale du pouvoir, opposée à la conception négative influencée par le modèle juridique, est reprise et intensifiée dans le premier volume de l’Histoire de la sexualité. Contre l’hypothèse selon laquelle le XVIle siècle marquerait, en Occident, le début d’une répression croissante du sexe, répression dont la société bourgeoise du XIX, siècle constituerait la tonne historique la plus accomplie, La volonté de savoir décrit un jeu curieux et constamment réitéré, où l’on voit que les points de contact entre plaisir et pouvoir ne se laissent pas ramener à la logique de l’affrontement ou de la contradiction : « Plaisir et pouvoir ne s’annulent pas ; ils ne se retournent pas l’un contre l’autre
ils se poursuivent, se chevauchent et se relancent. Ils s’enchaînent selon des mécanismes complexes d’excitation et d’incitation » [7].

La coexistence et la combinaison, dans le courant du XIX e siècle, d’une multiplication des perversions, et d’une rigueur croissante des interdits, montrent suffisamment que la problématique de l’assujettissement, concernant l’expérience liée au sexe, ne peut adéquatement être posée en termes de loi et de désir. Et puisque l’effectivité du pouvoir consiste moins dans la capacité univoque de censurer, que dans celle, à la fois positive et différenciée, de produire des forces, de les ordonner, de régler leurs rapports, d’organiser selon une stratégie déterminée leur coappartenance à un dispositif unique, c’est donc bien moins à partir du modèle juridique, qu’à partir du modèle économique qu’une véritable analyse se révèle possible. Le soupçon initial trouverait alors son diagnostic : si le pouvoir semble nous échapper dans sa réalité concrète et multiple, c’est qu’il nous manque toujours une certaine économie à partir de laquelle il deviendrait appréhendable dans la diversité de ses procédures ; en deçà de la question classique de sa légitimité, l’étude empirique de ses logiques variées, de sa composition dynamique, de la distribution des forces qui le traversent de part en part et qui, en dernière analyse, lui donnent corps comme effet global de régulation.

Or, saper les fondements de la modélisation juridique du pouvoir restreint revient en fait à formuler la problématique de l’assujettissement des individus en des termes très nouveaux. Dans le cadre du pouvoir-loi, le positionnement du sujet se laisse caractériser sans équivoque : « En face d’un pouvoir qui est loi, le sujet qui est constitué comme sujet – qui est `assujetti’ – est celui qui obéit. A l’homogénéité formelle du pouvoir tout au long de ses instances, correspondrait chez celui qu’il contraint – qu’il s’agisse du sujet en face du monarque, du citoyen en face de l’État, de l’enfant en face des parents, du disciple en face du maître – la forme générale de la soumission. Pouvoir législateur d’un côté et sujet obéissant de l’autre » [8]. En revanche, dans une conception véritablement positive du pouvoir, l’activité propre du sujet devenant partie prenante du processus par lequel il est posé comme sujet, il est clair que l’assujettissement ne peut se résoudre sous la forme générale de la soumission.

En effet, une telle forme sous-entend toujours, à un niveau ou à un autre, une flexion du sujet, la négation de lui-même dans le cadre fixé par l’obéissance à une autorité – autorité qui, extérieure ou intégrée, assure son hégémonie sur le mode plus ou moins subtil de l’imposition. Or, la ruse suprême du pouvoir, en réalité, c’est qu’il n’a même pas à ruser, précisément parce qu’il ne s’impose pas. L’assujettissement de l’individu n’est concevable, dans la perspective de Foucault, que dans la mesure où il concerne des sujets libres, sujets qui agissent, et qui, en agissant, font véritablement usage de leur liberté. Le pouvoir peut bien s’adjoindre la violence et la loi ; il n’est ni l’un ni l’autre, considéré dans sa nature propre. Au principe de son exercice est posée l’existence d’un sujet libre, source d’actions éventuelles, d’inventions, de situations nouvelles, qui définissent un champ ouvert de possibilités – possibilités que le pouvoir a précisément pour charge de structurer dans le mouvement même de leur production. Cette structuration n’est donc ni a priori ni a posteriori, ni de l’ordre du cadre juridique préalablement fixé, ni de la violence répressive venant après-coup, mais elle est exactement contemporaine du développement des subjectivités, elle s’invente au sein même du développement des forces et de leurs rapports, épouse d’autant mieux son objet qu’elle puise en lui ses propres conditions d’exercice.

Bref, le pouvoir ne contraint pas : il conduit, contrôle, probabilise une multiplicité d’actions qui ne forme jamais une totalité close. Il gouverne, il est de l’ordre du gouvernement. « Il faut laisser à ce mot la signification très large qu’il avait au XVIe siècle. Il ne se référait pas seulement à des structures politiques et à la gestion des États ; mais il désignait la manière de diriger la conduite d’individus ou de groupes : gouvernement des enfants, (les âmes, des communautés, des familles, des malades. Gouverner, en ce sens, c’est structurer le champ d’action éventuel des autres » [9].

Caractériser le pouvoir en termes de gouvernement revient à ancrer le questionnement politique dans un questionnement éthique. Cela ne signifie pas cependant que le pouvoir se diffuse jusqu’à s’insinuer dans les détails les plus infimes de la conduite individuelle. Gouverner, c’est agir non pas sur du réel, mais sur du possible. Les pratiques subjectives ne sont donc pas, dans une telle perspective, dissoutes par un réseau plus ou moins complexe et fin de déterminations objectives. Au contraire, non seulement elles sont maintenues et activées, mais c’est en fait à partir d’elles que les processus d’assujettissement deviennent intelligibles dans leur pleine effectivité. L’importance primordiale accordée au plan éthique, plus encore, le « tournant » éthique de l’eeuvre de Foucault trouve ici une explication dans le cadre même de l’investigation critique du pouvoir entamée dès son commencement. C’est que la conduite des sujets, la manière de se conduire, les formes au travers desquelles le sujet se problématise lui-même et conçoit son action, ne sont des résultats que dans la mesure où elles sont aussi causes efficientes de l’assujettissement – ce dernier devant alors être entendu, non pas dans le sens négatif de l’obéissance à une norme, mais dans celui, positif, d’un certain positionnement des individus par lequel ils se constituent eux-mêmes comme sujets. Ainsi, à propos de la manière dont l’activité sexuelle est problématisée dans l’Antiquité grecque : « Il faut comprendre ces thèmes de l’austérité sexuelle, non comme une traduction ou un commentaire de prohibitions profondes et essentielles, mais comme élaboration et stylisation d’une activité dans l’exercice de son pouvoir et la pratique de sa liberté » [10]. Ce qui signifie, en fin de compte, le renoncement, dans le cadre de l’analyse du pouvoir, à la forme générale de la domination et au sujet obéissant qui en est le corollaire immédiat, c’est précisément que l’assujettissement est en lui-même un processus affirmatif de subjectivation, et doit pour cette raison être pensé à partir des pratiques subjectives qu’il met en jeu.

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Il faut prendre ici toute la mesure, sinon de l’écart rédhibitoire qui sépare Foucault des conceptions marxistes, du moins de l’injonction qui se trouve à partir de là lancée à toute entreprise néo-marxiste de redéfinir ses principes théoriques sur la question cruciale de l’aliénation. Car dans les conditions définies par une conception positive du pouvoir, on doit moins parler d’une aliénation ou d’une soumission effective, que d’un certain régime dans lequel soumission et insoumission se côtoient et se soutiennent selon des mécanismes complexes, dessinant ainsi l’espace différencié et néanmoins cohérent de toute expérience subjective. Or, dans cette perspective, le fait que les résistances subsistent au coeur du pouvoir ne résulte certainement pas d’un laxisme constitutif ou d’une incapacité du pouvoir à assurer sa complète hégémonie. Non seulement résistances et insoumissions n’ont rien de contingent et d’accidentel, mais leur nécessité se prolonge jusqu’à les constituer comme composantes actives de ce à quoi elles semblent à première vue s’opposer.

La conséquence pratique parait alors immédiate : resituée dans le dispositif de pouvoir à l’intérieur duquel elle revêt son véritable sens, la lutte perdrait sa puissance de contestation, courant ainsi le risque de jouer en définitive contre elle-même. Conclusion en somme bien décevante : on n’aurait fait que retrouver, par un trop long détour, le thème suffisamment ressassé de la récupération, lieu commun de la construction des luttes sur le terrain social. Mais il ne s’agit pas de cela : car penser en termes de récupération, c’est-à-dire selon une logique de l’après-coup qui dispose le pouvoir en arrière des phénomènes de résistance et conçoit son action sur ces derniers sur le mode du détournement ou du retournement, contredit directement à la conception positive qu’on s’est efforcé de caractériser. Cela dit, dans une approche qui rejette toute forme de transcendance du pouvoir par rapport à son objet, la question de la vigilance prend certainement une acuité plus grande encore. Et l’on peut d’autant mieux douter de l’efficacité réelle de toute forme de résistance, dès lors qu’on admet que le pouvoir n’est précisément rien d’autre que la multiplicité concrète des luttes, formalisée et maintenue à un certain état d’équilibre par un processus d’interaction et de stabilisation interne.

Pourtant, lorsqu’on s’applique à définir cet état d’équilibre, le terme de stabilisation se révèle très rapidement impropre. Car dans le cadre d’une compréhension rigoureusement immanente, il est clair qu’on doit renoncer à concevoir l’exercice du pouvoir sous la forme d’une annulation des luttes, celle du projet, réformiste ou conservateur, de les réduire au silence et d’empêcher leur émergence. Au contraire, c’est à partir des luttes, au plan même où elles se déploient et entrent en rapport les unes avec les autres, que s’opère l’anticipation qui est celle du pouvoir considéré comme type spécifique de gestion et de distribution des flux. En ce sens, l’équilibre du dispositif de pouvoir repose bien plus sur une instabilité régulée que sur une stabilité véritable. Plus précisément, la stabilisation est toujours différée, se situe toujours au-devant de lui, relancée comme le défi permanent auquel il est confronté en vertu de sa nature même de dispositif. La production de son unité, son individuation comme dispositif, ne peut à cet égard se concevoir sur le mode de la clôture. Parler de dispositif, et non de système, cela manifeste chez Foucault l’intention bien précise d’exprimer le mode de totalisation spécifique qui correspond à l’effectuation du pouvoir, et son irréductibilité à d’autres modes de totalisation.

Si le dispositif n’est pas un système, c’est non seulement parce qu’il ne comporte pas de principe de fermeture, mais aussi parce que sa cohérence n’est pas interne. Elle repose sur la confrontation nouvelle qui le lie à son dehors, sur sa capacité sans cesse mise à l’épreuve de modifier le type de structuration qu’il met en oeuvre, de manière à intégrer et à gouverner les possibilités inédites qui s’actualisent, que ce soit sous la forme de phénomènes de soumission ou de phénomènes de résistance. A côté de l’équilibre stable du système, il y a l’équilibre métastable du dispositif, qui compose de manière tout à fait inédite les dimensions classiquement opposées de l’un et du multiple, de l’être et du devenir : car l’unité du dispositif ne peut être conçue que dynamiquement, comme une unité qui advient, et au sein de laquelle la multiplicité des pratiques subjectives n’est ni dissoute ni neutralisée. De cette multiplicité, il ne faudrait pas même dire qu’elle subsiste, au sens d’une quelconque entité résiduelle, mais plutôt qu’elle insiste, produisant par elle-même et en elle-même son propre mode de formalisation.

C’est à la lumière de cette caractérisation du dispositif qu’on entrevoit ce que peut être l’horizon paradoxal d’une authentique construction des luttes. Horizon éminemment paradoxal en effet, puisqu’il résulte de la nature même du pouvoir, considéré comme dispositif métastable, ensemble complexe et dynamique dans lequel on peut identifier ponctuellement des foyers de résistance, décrire et comprendre leur spécificité, et à partir de cette approche locale tenter de déchiffrer leurs corrélations stratégiques. De cette lecture et de ce décryptage, naît alors l’infime décalage dans lequel peut s’insinuer la véritable contestation, la possibilité d’un retournement du pouvoir, et la constitution de savoirs révolutionnaires qui ne procèdent pas d’une pensée « de survol » mais s’élaborent minutieusement dans l’expérience plurielle et différenciée des masses : « Car s’il est vrai qu’au coeur des relations de pouvoir et comme condition permanente de leur existence il y a une « insoumission » et des libertés essentiellement rétives, il n’y a pas de relation de pouvoir sans résistance, sans échappatoire ou fuite, sans retournement éventuel ; toute relation de pouvoir implique donc, au moins de façon virtuelle, une stratégie de lutte, sans que pour autant elles en viennent à se superposer, à perdre leur spécificité et finalement à se confondre. Elles constituent l’une pour l’autre une sorte de limite permanente, un point de renversement possible » [11].

L’étroite corrélation entre pouvoir et lutte n’implique pas une confusion des plans. On peut bien décrire leur rapport comme immanent, cela ne revient pas à affirmer leur pleine commensurabilité, ni même l’assimilation pure et simple de l’un à l’autre. Au contraire, si les spécificités se conservent, c’est que la stratégie de pouvoir ne dissout pas en elle l’élaboration d’une véritable stratégie de lutte, mais forme plutôt le cheminement que cette dernière a pour fin permanente de déjouer : au double sens du terme, elle est donc sa limite. Or, c’est justement au coeur de cette disjonction, tracée dans l’immanence, que s’inscrivent les conditions difficiles d’une entreprise de sape du pouvoir. Il s’agit de déjouer la métastabilité du dispositif en s’appuyant précisément sur ses caractéristiques fondamentales ; d’articuler différentes pratiques de manière, non seulement à conserver les puissances de contestations qui s’expriment avec vigueur et efficacité au niveau local, mais surtout de manière à les intensifier en établissant à partir d’un foyer de résistance identifiée avec précision certaines résonances avec d’autres luttes. Les stratégies de lutte acquièrent de ce point de vue leur propre cohérence : tisser des liens originaux entre une multiplicité dispersée de points, c’est-à-dire, en définitive, organiser tactiquement des réseaux d’instabilités qui puisent leur force globale dans le fait qu’ils n’abolissent pas les singularités qui les composent, mais procèdent littéralement à partir d’elles.

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On peut bien considérer que cette problématisation du politique relève de préoccupations datées, inscrites dans une sorte d’habitus des années 70, et dont notre actualité, en elle-même suffisamment riche et neuve, nous écarte tous les jours un peu plus. Mais ce qui nous surprend au sein de cette actualité, n’est-ce pas précisément, plutôt que la pure et simple disparition de ces questions, la violence inattendue par laquelle nous y sommes reconduits ? Ce que les gazettes désignent d’un trait comme « mouvements sociaux », la permanence et la diversité des contestations, la manière dont elles se chevauchent et s’enchevêtrent sans jamais parvenir à une totalisation ni à dessiner une catégorie qui les subsumerait, et, par suite, l’échec répété de toute forme de reprise politique qui opère avec un appareil catégoriel unifiant tout cela ne nous engage-t-il pas à poursuivre, et à réinventer, en marge de l’orthodoxie marxiste, un gauchisme dont les schèmes théoriques n’ont peut-être jamais été aussi insistants ?
Car à l’intérieur même des stratégies de pouvoir, prend racine un projet qu’il faut bien, en somme, définir comme politique entendre, continuer à entendre et faire entendre, ce que Foucault appelait « le grondement de la bataille » [12].

[1] Cf. « Les jeux de pouvoir » in Politiques de la philosophie, Grasset. 1976

[2] Cf. R. Rochlitz, « Esthétique de l’existence ; morale post-conventionnelle et théorie du pouvoir chez Foucault », in Michel Foucault, philosophie, Seuil, 1990.

[3] Cf. L’usage des plaisirs, p. 13.

[4] « Deux essais sur le sujet et le pouvoir », in Dreyfus et Rabinow Michel Foucault, un parcours philosophique, p. 308.

[5] La volonté de savoir, p. 113.

[6] Cf. à ce propos Deleuze Foucault, p. 37.

[7] La volonté de savoir, pp. 66-67.

[8] Ibid., p. 112.

[9] Deux essais sur le sujet et le pouvoir, p. 314.

[10] L’usage des plaisirs, p. 30.

[11] Deux essais sur le sujet et le pouvoir, p. 319.

[12] Surveiller et punir, p. 315.

Article initialement publié dans la revue Futur Antérieur, numéro 10 : 1992/2


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