Signes annonciateurs d’orages. Echange avec O.Chiran

Suite à la perte désastreuse de données élémentaires, et à la faveur d’une intense relecture de l’ouvrage en question, nous publions à nouveau frais les phrases qu’Olivier Chiran nous envoya en son temps (mi-2015).

Les salves, à lui proposées, se sont désagrégées.
Subsistent ici les réponses prodiguées alors. Elle nous apparaissent encore du plus vif intérêt.

1.

Je vais tâcher de répondre à votre question, ou à vos questions.

Ce n’est pas facile pour moi, d’abord parce que je suis seul, en ce moment, et que nous avons écrit ce livre à deux mains ; mais aussi parce que Signes annonciateurs d’orages est un ouvrage un peu particulier, un texte un peu atypique, qui se situe à la croisée de pas mal de disciplines, et à la frontière de pas mal de choses – un texte dont il n’est pas facile de parler, au bout du compte (d’où cet échange épistolaire, sans doute, pour finir – ou pour commencer).

Alors je vais jeter sur le papier ce qui me passe par la tête, et nous verrons bien, au bout du compte, si ça se rapproche quand même d’une réponse, ou bien s’il s’agit de tout autre chose.

Pour commencer, donc, je dirais que nous avons bel et bien entrevu quelque chose, Pierre Muzin et moi-même, que nous avons bel et bien compris ce qui se passait, derrière le rideau en demi-teinte de la réalité quotidienne – ou du moins que nous avons cru le saisir, l’espace d’un instant.

Mais c’était une chose de le sentir, de le ressentir, c’en était une autre de le raconter. Et ce livre n’est rien d’autre que le fruit de notre peine et de notre labeur, car il fallait que nous mettions rapidement des mots sur tout ça, que nous traduisions rapidement notre intuition en phrases, pour pouvoir être compris au plus vite – et cela ne s’est pas fait en trois jours, hélas ! nous avons ramé, ah ça on peut dire que nous avons ramé ! c’est comme si nous avions eu le temps d’écrire dix versions de cet essai, avant d’avoir entre les mains quelque chose qui fût apte à nous satisfaire.

Et aujourd’hui encore, nous ne sommes pas sûrs d’avoir fait le bon choix, nous ne sommes pas certains de l’opportunité de la publication de cet ouvrage – peut-être eussions-nous été mieux avisés de nous taire, et de regarder seulement l’orage venir vers nous à travers les double-vitrages de nos portes-fenêtres.

Mais nous avons parlé, et il nous revient maintenant d’accompagner le message que nous avons lancé dans les airs.

Alors il y a tous ces chapitres, il y a toutes ces références (et nous en aurions ajouté des centaines encore, si nous n’avions pas craint de rebuter les plus hésitants de nos lecteurs), il y a tous ces noms qui apparaissent en lettres capitales, ces noms qui sont des noms de dieux ou des noms de marques – parce ce que ça revient au même, vous l’avez bien compris à présent. Mais ce n’est pas encore tout à fait de cela dont il faut que je parle.

Nous avons aperçu le bout du nez des dieux, mais ce n’est pas là chose si extravagante, beaucoup les ont vus avant nous, beaucoup ont remarqué le bout de leurs queues, qui traînait dans un coin du paysage, ou sont tombés sur une plume étincelante, qu’ils avaient laissé tomber derrière eux en prenant leur envol.
Seulement, nous avons compris que tout cela avait un rapport direct avec le capitalisme et ses machines de mort, avec le capitalisme et ses champs de bataille rougis de sang. Si nous avons sortis nos cornues, et si nous avons pris nos stylos ensuite, pour raconter nos incroyables expériences, ce n’était pas seulement pour le plaisir de déballer nos vies – quoique cela pût également entrer en ligne de compte. Mais il s’agissait avant tout de comprendre ce que nous faisions là, et ce qui nous arrivait. Il s’agissait de comprendre pourquoi nous avions le sentiment de sombrer sans cesse, de nous noyer indéfiniment dans cet océan poisseux que certains appellent la vie moderne ou le moral des ménages – de comprendre pourquoi nous avions le sentiment, depuis toujours, d’être le rebut de cette civilisation à la pointe de tous les progrès.

Et il ne s’agissait pas seulement de comprendre pour le plaisir de comprendre, pour pouvoir faire les guignols, ensuite, devant la compagnie de nos proches, ou les lentilles des caméras de télévision. Il s’agissait de comprendre pour pouvoir agir – c’est-à-dire sortir enfin la tête de l’écume grondante, et pourquoi pas marcher à la surface des eaux, comme le fît un jour ce drôle de type dont je n’arrive pas à retrouver le nom.

Si nous avons voulu agir, c’est d’abord parce que nous n’étions pas seuls, parce que nous étions tout un peuple, toute une assemblée, parce que nous étions légion, parce que nous étions cohorte – et que nous attendions avec impatience le moment de la vengeance. Ça nous brûlait de l’intérieur, ça irradiait jusqu’au plus profond de nos veines, ça donnait une impitoyable couleur de boucherie au monde qui nous entourait. Et tous ces dieux qui nous sommaient de garder le silence, de fermer notre gueule, de continuer à aller au travail avec le sourire aux lèvres et nos dents blanches écarlates.

Nous avons un peu poussé la machine, nous sommes bien obligés de l’admettre, mais une fois lancés, une fois sur la route, nous ne pouvions plus rebrousser chemin, nous ne pouvions plus rentrer à la maison, c’était trop tard – il ne fallait pas partir. Alors nous avons décidé de marcher, et d’aller chaque jour un peu plus loin, repoussant sans cesse les limites de notre témérité. Certains nous ont reproché notre jusqu’au-boutisme, d’autres nous ont fait remarquer au contraire que nous eussions été mieux inspirés de rester bien au chaud dans nos fauteuils ! Chacun avait sa petite chanson à chanter, sa petite ritournelle entêtante, pour nous pousser à nous taire.

Pourtant, ce n’était pas grand chose. Nous avons seulement découvert qu’il y avait des mots qui étaient plus puissants ou plus opérants que d’autres, et que nous pouvions en invoquer ou évoquer ou convoquer nous aussi, et que ça ne pouvait pas nous faire de mal – que ça pouvait même nous ôter quelques épines du pied (celles qui se sont enfoncées sous nos orteils quand nous avons écrasé la tête de ce type dont je parlais plus haut), et nous permettre de voir plus loin, beaucoup plus loin que ces horizons bouchés que d’autres pointaient pour nous avec leurs petits lasers fluos.

Il y avait bien cette bête gigantesque qui nous regardait avec ses yeux morts ; mais elle était très loin, elle se cachait dans les nuages. En vérité, ça se passait juste ici, devant nous, sous nos petits yeux hagards. C’étaient des dieux sans doute, mais c’étaient d’abord des noms qu’on nous avait fourrés comme ça au petit bonheur dans le creux du cortex, et qui tournicotaient là du matin au soir et du soir au matin, pour nous empêcher d’accoucher d’idées nouvelles – ces noms qui encombraient en toutes lettres la surface des villes et des campagnes, ces noms qui étaient des petits forets vicieux qui nous transperçaient continuellement le cerveau de part en part.

Dehors tout le monde chantait à qui mieux-mieux la gloire de l’information et des économies, qu’il s’agît de nos compagnons d’infortune ou de nos gardiens de cachot. Et c’est sans doute ce qui nous a poussés d’abord à écrire ce livre, car il fallait qu’ils comprennent, les uns comme les autres, ceux qui savaient quelque chose comme ceux qui ne savaient rien. Ils pouvaient réécrire leurs formules dans un sens ou dans l’autre, les gentils et les méchants, ça ne changeait rien, ça ne changeait rien du tout – c’était le même programme écrit une fois à l’endroit et une autre fois à l’envers. En vérité, il fallait se débarrasser des formules elles-mêmes, et de la possibilité de ces formules – comme de ceux qui parlaient encore de leur possibilité et de leur impossibilité – dussions-nous passer aussi à la casserole ! Il fallait regarder ailleurs, derrière, parce que les choses se passent toujours là derrière, et pas dans la direction que ce type en blouse blanche vous montre sur son grand tableau noir avec sa baguette électronique.

Avant de se demander un peu pourquoi nous perdions à tout bout de champ, il fallait peut-être s’interroger une seconde sur le sens des mots, sur le sens des verbes et des noms et des noms propres (des noms propres comme L’Echappée ou Pièces et Main d’Oeuvre). Il fallait regarder aussi où est-ce que nous étions forts, où est-ce que quelque chose pouvait se passer, quelque chose de grand et de rare, pour l’avenir. Il fallait trouver un lieu où nous ne serions pas attendus, un lieu depuis lequel nous pourrions avoir enfin le privilège de l’effet de surprise. Alors nous nous sommes tapis dans les broussailles, et nous avons commencé à observer ce qui se passait, de l’autre côté du grand mur, nous avons commencé à observer nos adversaires, pour voir un peu comment ils se dandinaient en chantant les louanges des archanges du grand capital.

Alors nous avons fini par comprendre, de jour en jour. Nous nous couchions chaque soir un peu plus savants, un peu plus sages. C’est à ce moment-là que nous avons compris quelles pouvaient être pour nous les conditions de la victoire. C’est à ce moment-là que nous avons localisé ce lieu où nous serions les moins attendus, ce lieu où nos adversaires ne nous attendaient pas, ne nous attendraient jamais. C’est à ce moment-là que nous avons compris que nous devions nous battre à égalité avec nos ennemis de toujours, c’est-à-dire modeler notre stratégie sur la leur, et partout nous entourer de puissances nouvelles, autrement dit de noms nouveaux, que nous allions leur enfoncer profondément dans le crâne à notre tour.

2.

Avec Pierre Muzin, nous avons traîné bien souvent nos guêtres sur l’île de Thulé, tout là-bas, aux confins des continents, et c’est là que nous avons rencontré quelqu’un, la première fois, c’est là que nous sommes tombés nez à nez avec ce drôle de zigue, qui est venu nous serrer la main, un matin du mois de décembre, dans les environs d’un lac qui se tient juste au pied d’un cratère arraché à la lune.

Nos mémoires sont volages, mais nous croyons nous souvenir qu’il s’appelait Laki. C’était en 1783, nous étions encore jeunes, nous découvrions le monde. Et puis lorsque nous l’avons retrouvé,beaucoup plus tard, en 1878 et en 1913, il se faisait déjà appeler Hekla. Il n’avait pas changé pour autant, c’est seulement nous qui avions un peu vieilli.

Quand il a encore fait parler de lui en 2010, il s’appelait Eyjafjöll – vous vous souvenez de lui sans doute. Et puis il a encore changé de nom, puisqu’il se fait appeler Bardarbunga, maintenant ! Comment voulez-vous reconnaître un dieu, s’il change de nom à chaque retour de saison ? Mais nous avons fini par comprendre que ce n’était pas tant son nom qui comptait, en définitive, que sa colère, que cette fureur que lui inspiraient les hommes, maintenant qu’ils avaient cessé de le nourrir de leurs holocaustes.

Depuis que nous avons fait nos importantes découvertes, nous avons rencontré de nombreux sceptiques, qui nous disaient des dieux on n’a jamais vu ça, ça se saurait s’ils étaient encore en vie, autant partir à la recherche de l’incroyable homme des neiges. Et à chaque fois nous les avons invité à prendre le premier vol en direction de ces terres lointaines, où les éléments se fondent les uns dans les autres, où la glace et le feu rejouent chaque jour et chaque nuit les combats titanesques de la terre et du ciel. Certains y sont allés, car il nous arrive parfois d’être persuasifs. Ils y sont allés, et quand ils sont revenus, leurs yeux étaient ronds d’hébétude, et leurs cerveaux tournaient comme des toupies, ils avaient un mal de chien à nous raconter ce qui s’était passé, et ce qu’ils avaient vu – ça les dépassait comme le sommet du Snæfellsjökull. Mais de toute façon ça se lisait sur leurs visages décolorés. Parce qu’ils avaient rencontré les dieux des panthéons du grand nord, ceux de la Lave et du Blizzard, ceux des Aurores boréales et de la Toundra.

Ça a été très vite. Ils n’ont pas eu besoin d’aller se perdre dans les dédales du Landmannalaugar, où fument éternellement les solfatares du volcan Brennisteinsalda. Non, ils sont descendus de leur jet à l’aéroport de Keflavik, ils ont fait trois petits pas sur la piste, et puis ils se sont arrêtés tout net, comme la jolie Bernadette Soubirous s’est arrêtée, le jour où la Vierge s’est manifestée à elle par un grondement d’orage.
Et c’est ce qui est arrivé encore à ces athées militants que nous avons envoyés se faire voir du côté de l’Île de Pâques, parce qu’ils nous cassaient les oreilles avec leurs sermons matérialistes. Ils y sont allés, ces imbéciles, et quand ils sont revenus… Comment vous dire… Ce n’étaient plus les mêmes hommes, ils s’étaient métamorphosés de l’intérieur – ils n’auraient pas été plus différents s’ils s’étaient changés en taupes ou en ratons-laveurs. Ils n’avaient pas vu un dieux, ils n’en avaient pas vu deux, non, ils en avaient vu des centaines, des milliers qui folâtraient dans les plaines de Hatu Hi, au milieu de ces statues à la fois vénérables et grotesques que les hommes ont élevées autrefois pour effrayer les créatures venues du ciel.

Chaque fois que nous avons poussé des sceptiques vers les dieux, ils sont tombés sur eux la minute suivante – et si ce n’était pas la suivante, c’était celle qui venait juste après. Et tout cela ne nous disait pas encore ce qu’il nous fallait faire, pour relever la tête, et nous venger de nos ennemis implacables, qui nous tenaient sous le joug depuis tous ces siècles. Mais c’était déjà une certaine forme de soulagement, de constater que nous n’étions pas seuls, que nous n’avions jamais été seuls, en vérité, et que nous pouvions peut-être songer à nouer des alliances nouvelles, pour débarrasser la terre et le ciel de ces béni-oui-oui fanatiques qui adoraient les dieux du grand capital. Et c’est la raison pour laquelle nous retournons là-bas une fois l’an, deux fois l’an quand nous en avons la force, comme une manière de pèlerinage, c’est la raison pour laquelle nous faisons régulièrement le voyage de Thulé, et que nous revenons de là tout gorgés de forces nouvelles, parce que nous les avons vus, et parce qu’ils nous ont parlé. Ah ça, il faut nous voir, lorsque nous mettons le pied sur le tarmac de Roissy Charles de Gaule, après notre longue odyssée islandaise, le visage encore tout illuminé par la froideur et la pureté de ces terres en noir et blanc.

Alors le moment est venu de se mettre au travail, le moment est venu de mettre les pieds dans le grand plat de la guerre civile mondiale, histoire de gâcher un peu la fête à ceux qui s’y gobergent, de gâcher un peu le festin à ceux qui s’y goinfrent. Et quel plaisir, mes amis, d’enfoncer là nos semelles salies, nos bottes crottées, quel plaisir d’écraser ces monceaux de bidoche et de ripaille de nos pas souples et pesants. Et puis aussitôt après, l’heure est à la dérobade. Nous nous cachons sous les tables du banquet, nous disparaissons sous les plats, sous les nappes, pour réapparaître quelques minutes plus tard, au moment du dessert, transformant pièces montées et charlottes aux fraises en feux d’artifice, éclaboussant la tablée au passage.

Les convives en ont plein le visage, plein leurs chemises, ils font triste mine, les pauvres ahuris, notre petit spectacle n’était pas prévu au programme. On les a privés de leur joyeuse bombance, les malheureux n’ont plus la tête à la ribote !

Les tables renversées, les soupières en mille morceaux, les terrines retournées sur les têtes comme des chapeaux melons, les saladiers sur les genoux, les légumiers jetés contre les murs, nous rentrons aussitôt dans nos tanières, pour nous reposer un peu, et pour préparer la prochaine représentation, car le banquet des élus n’a pas de fin, à ce qu’il semble, et chaque gueuleton est pour eux plus abondant que le précédent, en ces temps qu’on dit pourtant de disette générale.

3.

Qu’on nous comprenne bien. Quand nous parlons des dieux, nous pensons d’abord aux noms des dieux. Vous avez remarqué comme ce thème est important, chez les croyants de toutes obédiences. Non pas tant le dieu que le nom du dieu ou le nom de dieu, que le nom du père. C’est ça qui nous a mis la puce à l’oreille. Car des noms, ce n’est pas ça qui manque – des noms nous en avons plein les oreilles, et comment se fait-il que ceux qui y résonnent le plus bruyamment soient précisément ceux que nous n’y avons pas mis nous-mêmes ?

On peut dire que nous connaissons un peu la ville, que nous connaissons un peu la métropole, et personne ne nous reprendra si nous disons qu’elle est d’abord et avant tout constituée de signes. Et parmi ces signes, il y en a qu’on nous offre à voir plus souvent que d’autres, que nous retrouvons d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, comme s’ils transcendaient les lieux et les époques. C’étaient évidemment des enseignes, c’étaient évidemment des marques, ou les logos des entreprises – autant de signes qui nous menaient tout droit à la catastrophe. Et ça nous chatouillait le cerveau, de savoir ce qu’il y avait là derrière. Surtout ça nous chatouillait le cerveau de savoir comment ces saletés étaient arrivées jusque là. Pourquoi VINCI… Pourquoi AREVA… Pourquoi VEOLIA… Alors nous avons mis le nez dans nos vieux grimoires et nous avons découvert cet art ancien et vénérable, cet art peu à peu oublié – mais pas de tout le monde hélas, oublié seulement de nous – que les grecs appelaient autrefois la théothétique : l’art de poser l’existence d’un dieu par l’intermédiaire de son nom.

Parce qu’il n’en fallait pas plus en vérité. Souvenez-vous : au commencement était le verbe. Trouvez un nom de dieu, mais un bon, un nom qui résonne, un nom qui s’infiltre facilement dans l’inconscient collectif, et ça y est, la messe est dite, il n’en faut pas plus – vous avez un nom et pourtant il s’agit déjà d’un dieu – car les noms ont une puissance – car certains noms ont une puissance. Et c’est tout à fait atterrant de constater que ça s’active pas mal, là-haut, chez nos ennemis frénétiques, pour remplir le grand vide de la fin des religions, pour combler l’espace des silences infinis de leurs dieux misérables et amorphes, pour mettre leurs dieux vénéneux à la place des anciens, qui nous offraient pourtant puissance et protection – mais circulez Messieurs-dames, les dieux ont déserté la surface de la terre, rasez-moi cette églises, détruisez-moi ce temples, et venez profiter de notre nouvelle gamme de produits d’entretien, tout le magasin est à – 50 % !

L’un de ces laboratoires nouvelle génération de la création de dieux s’appelle Nomen (http://www.nomen.fr/). Et il faut voir ça, il faut voir à quoi ça ressemble, il faut voir ce qu’ils font. Ce n’est pas à prendre à la légère. Ces gars-là travaillent sur des cobayes humains. Ils leur inculquent un nom de dieu dans le creux de l’oreille, et ils regardent ce qui en sort de l’autre côté. Ils regardent si le malheureux crie, s’il pleure, s’il rit à chaude larmes, s’il tombe à terre la bouche en sang. Et si ça ne marche pas comme ils souhaitent, ils vous enlèvent une lettre par-ci une syllabe par là, et c’est un autre nom qu’ils prononcent – et ils procèdent de la sorte jusqu’à ce que leur victime écarquille les paupières, jusqu’à ce qu’il ouvre les dents en grand, jusqu’à ce que le nom du dieu soit imprimé en lettres grasses sur son visage. Alors ils le lâchent dans la ville, ils le lâchent dans l’arène – ils savent que toute sa vie ce pauvre homme cherchera cet être évanescent – celui dont ils ont infusé le nom au plus profond de son crâne.

Ce qu’il faut faire ? Reconnaître d’abord de quoi il s’agit. Reconnaître qu’il s’agit à chaque fois du nom d’un dieu, de ses insignes, de ses marques, de ses reflets luisants. Ensuite, les choses sont un peu plus claires. Ensuite, ça paraît déjà un peu moins difficile de se tenir loin de leurs serres, de marcher à bonne distance, de les observer de loin – et ce n’est pas la pire voie que nous puissions emprunter. Si vous portez des NIKE aux pieds, ou pourquoi pas des ADIDAS ou des CONVERSE, vous savez que, à l’inverse, c’est ce sont ces dieux-là qui vous porteront, qui vous transporteront, qui guideront dans leurs drôles de repaires, qui ressemblent quand même pas mal à ces grands incinérateurs qui élèvent leurs cheminées à la sortie des villes.

Ensuite, il faut apprendre à décrypter les noms des dieux, pour connaître le sort qu’ils nous réservent, pour savoir ce qu’ils cachent derrières leurs ailes sombres d’anges déchus. Et ce n’est pas un travail futile, ce n’est pas un travail vain. Il y va de notre survie. Et c’est bien ce que nous avons commencé à faire avec Pierre Muzin, dont la voix nous manque terriblement ici : décortiquer les noms des dieux, décortiquer le nom de MICROSOFT, de INTEL, de LEROY-MERLIN, faire à l’envers le travail des théothètes, pour comprendre quelles étaient leurs sombres intentions, au moment de forger le nom de ce dieu-là plutôt qu’un autre. Et autant dire que nous avons du pain sur la planche, car les noms de dieux éclosent autour de nous à la vitesse des galeries commerciales et des grandes surfaces. C’est pour cette raison que tout le monde doit s’y mettre, et toutes affaires cessantes. Ensuite, une fois encore, on y voit un peu plus clair, on comprend un peu plus facilement ce qui se passe, au-dessus de nos têtes et sous nos pieds engourdis – on devine de proche en proche à quelle sauce on va être mangé, à quelle sauce nous nous sommes déjà fait dévorer à demi.

1° Reconnaître qu’il y a des dieux ; 2° Décortiquer leurs noms ; et 3° Leur opposer le nom de dieux antagoniques. en voilà un programme ! Et c’est pourtant la conclusion de nos importantes découvertes.

C’est là notre lot, notre labeur pour les mille années à venir. Et sur ce chemin, nous nous sommes à peine aventurés. Car c’est un chemin que nous ne pouvons pas emprunter seuls, c’est un chemin que nous devons emprunter tous ensemble. C’est là un travail délicat. Car il faut choisir les bonnes pièces, les bons morphèmes, les bonnes syllabes. Surtout, nous devons nous assurer des effets des noms ainsi créés, ce qui est d’autant plus difficile que les agents du grand capital ne se laissent pas facilement enfermer dans des cages à hamster.

Mais c’est ce qu’il faut faire pourtant, c’est ce qu’il faut commencer à faire dès aujourd’hui, sans plus attendre. Inventer des noms, ou disons inventer un nom pour commencer, un nom grand et solide, un nom pâle et glorieux, et le répandre partout dans la ville comme une rumeur, le faire résonner sur les façades des maisons, des immeubles, des boutiques, sur les vitres en verre des supermarchés, sur les portières des voitures, dans les boîtes aux lettres. Il ne faut rien d’autre, surtout pas. Le nom seul suffit. Et si ce nom est suffisamment fort, s’il est suffisamment puissant, s’il dit la vérité sur les choses qui se passent à cette heure dans les replis de la surface de la terre, alors il va pénétrer profondément dans la chair de la ville, dans le derme de la métropole, dont il deviendra bientôt le génie protecteur. Ce nom, il nous suffira ensuite de le prononcer, mais de le prononcer tous ensemble, de le prononcer tous en chœur, pour faire trembler de nos cordes vocales les soubassements de notre société malade, pour terroriser les Président, les Patrons, les Papes et les Présentateurs-vedettes.

Ça marchera très bien, vous verrez. Rien de plus puissant qu’un nom, rien de plus menaçant – rien qui renferme autant de promesses de malheurs pour les uns et de prodiges pour les autres. Rien non plus qui ne nous tienne aussi fort, qui ne nous entraîne aussi vite, qui ne nous pousse aussi allègrement jusque sur les arpents désertés du champ de bataille, où la guerre fait rage.
Donc. 1° Reconnaître qu’il y a des dieux ; 2° Décortiquer leurs noms ;
et 3° Leur opposer le nom de dieux antagoniques.

C’est là la seule solution. Il n’y en a pas d’autre.

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