Tracer là ce qui nous échappe- par Doina Petrescu

LigneDrVisuel
La contribution de Deligny à la pensée du commun est de cartographier le topos (impossible) d’une communauté qui peut difficilement être décrite par des mots (comme beaucoup de penseurs contemporains en ont eu l’intuition), mais doit être tracée par des lignes. L’usage des lignes par Deligny diffère de toute autre forme de cartographie précisément parce qu’elles ne représentent rien que notre propre ignorance de ce qui est cartographié. Plus que de pensée négative il s’agit d’une forme de cartographie négative de ce qui est commun entre les membres d’une « communauté impossible ».

D’une autre culture et génération, je n’ai pas connu ni « étudié » Deligny. En tant qu’architecte, pédagogue et traceuse de lignes, ce sont les lignes de ses cartes qui m’ont attirée, parce qu’elles m’ont semblé répondre à la quête des représentations dynamiques de l’espace dans l’architecture et l’urbanisme contemporain, là où les lignes ne représentent plus des limites, mais des flux, des forces, des paramètres, constituant des fins en elles mêmes ; là où les lignes n’appartiennent plus à des géométries mais sont « intelligentes », infrastructurelles, matérialisent de l’information, tracent des champs dynamiques, des réseaux de connectivité. J’ai décidé donc de suivre « la ligne » et d’essayer (autant qu’on peut dans un article) de faire quelques pas avec Deligny sur le chemin qui mène au « nombril du monde ». Ce texte est à la fois un apprentissage, une tentative de comprendre le langage, l’idiome qu’il a inventé à partir des lignes vécues en présence proche des enfants autistes, dont les cartes nous restent comme des manuels.

« la ligne est un cordon ombilical qui mène au nombril du monde »
« Il m’est arrivé de dire que la ligne était de la même nature que le langage, me fiant pour ce dire à ce qu’il m‘était arrivé de voir agir par des enfants surnommés débiles mentaux ».
L’analyse des lignes m’a d’abord été révélée par la pensée de Deleuze et Guattari. Dans certains de leurs textes, Deleuze et Guattari utilisent la figure de la ligne comme unité d’une cartographie métaphorique de l’espace social. Cela parce que la ligne, en opposition au point, est un élément dynamique, peut créer des « milieux ». Son pouvoir métaphorique est suffisamment complexe pour représenter l’espace social en termes de vitesse, rythme, affect, politique, désir, pouvoir. La schizo-analyse n’est en effet que l’étude des lignes que nous sommes.
« Nous avons autant de lignes enchevêtrées qu’une main. Nous sommes autrement compliqués qu’une main. Ce que nous appelons de noms divers — schizo-analyse, micro-politique, pragmatique, diagrammatisme, rhizomatique, cartographie – n’a pas d’autre objet que l’étude de ces lignes, dans des groupes ou des individus. »( [1])

Tracer schizoanalytic

Dans certains de leurs textes (notamment dans Mille Plateaux), Deleuze et Guattari citent Deligny à plusieurs reprises. Deleuze reprend dans Pourparlers : « La cartographie que propose aujourd’hui Deligny quand il suit les parcours des enfants autistes : les lignes coutumières, et aussi les lignes souples, où l’enfant fait une boucle, trouve quelque chose, tape des mains, chantonne une ritournelle, revient sur ses pas, et puis les lignes d’erre, enchevêtrées dans les deux autres. Toutes ces lignes sont entremêlées. Deligny fait une géo-analyse, une analyse de lignes qui va son chemin loin de la psychanalyse, et qui ne concerne pas seulement les enfants autistes, mais tous les enfants, tous les adultes ! Voyez comme quelqu’un marche dans la rue, s’il n’est pas trop pris dans sa segmentarité dure, quelles petites inventions il y met, et pas seulement la marche, mais les gestes, les affects, le langage, le style( [2]).

L’approche de Deligny ne tient pas de la psychanalyse, non plus de la schizo-analyse mais, comme Deleuze le dit, d’une géo-analyse : une analyse des lignes qui établit des relations entre la psyché et le lieu. Pour Deligny, la psyché n’est pas à théoriser ou à modéliser : à la place de l’Inconscient, c’est l’humain qui a lieu.
Cette géo-analyse n’est ni pédagogique, ni thérapeutique, mais une « tentative » qui essaye d’inventer des manières d’être et de partager avec l’autre radicalement autre, celui qui ne vit pas de la même manière, qui n’a pas les mêmes moyens de communiquer, la même logique, les mêmes gestes : l’autiste, le débile, l’errant… À la place du langage, Deligny propose le partage d’expérience d’un lieu. Il est parmi ceux que Deleuze a appelé « des expérimentateurs d’une autre sorte, déjouant les prévisions, traçant des lignes de fuite actives, cherchant la conjugaison de ces lignes, précipitant leur vitesse ou la ralentissant, créant morceau par morceau le plan de consistance, avec une machine de guerre qui mesurerait à chaque pas les dangers qu’elle rencontre. » ( [3])

La géo-analyse de Deligny aurait pu courir tous les dangers des machines de guerre, des processus moléculaires ou des projets marginaux : tourner mal, se précipiter dans des trous noirs (comme une quelconque institutionnalisation, une militarisation, etc.). Mais Deligny a voulu transformer des « enfants surnommés débiles mentaux » en « hommes de ligne » et les sortir des trous noirs des thérapies existantes, pour créer avec eux « morceau par morceau », ligne par ligne, un « plan de consistance » ( [4]). Les lignes tracées sur des calques successifs ont ce rôle là, de rendre visible, de révéler ce plan de consistance en tant que lieu et langage entre traceurs et tracés.

Aux traces des trajets, se rajoutent invisiblement dans ce plan de consistance, que Deligny appelle « l’immuable », les lignes de fuites, les flux de déterritorialisation et les poussées désirantes de ceux qui ont choisi de joindre le réseau et de devenir des présences proches des enfants autistes.

Tracer la différence

Deligny complète le vocabulaire métaphorique de Deleuze et Guattari avec ses lignes vécues-tracées : lignes coutumières, lignes d’erre, chevêtres, cernes d’aire. Des lignes qui deviennent parfois taches, surfaces, gribouillages. Ce sont des lignes et des signes qui appartiennent au langage du tracer, un langage utilisé autant par ceux qui parlent que par ceux qui silencent. Ils tracent : les uns avec la main, les autres avec leur corps, et puis cela s’échange et se croise. Les lignes sont accompagnées de signes qui indiquent des mouvements, de gestes comme dans une notation chorégraphique. Parfois de signes qui s’apparentent à des lettres (o, s, n, f, i, etc.) dans un langage qui propose un autre usage des mots. D’autres signes repèrent des présences, celles des objets manipulés ou des instances subjectives : ils et nous, les présences proches, nous-autres là. Comme il le dit dans Les Enfants et le silence, « notre présence dans un lieu alors que nous sommes absents c’est du langage… Le réseau c’est du langage puisque c’est la conscience que chacun d’entre nous a de la présence des autres ».

Les lignes et les signes, les présences et les absences participent d’un langage par lequel s’exprime le corps commun. « D’où ces cartes dont nous avons innové l’usage entre nous. Transcrits à la mine de plomb apparaissent les traces de nos trajets et gestes coutumiers. À l’encre de chine, la ligne d’erre inscrit, en « trajets », ce qui en advient d’un enfant non parlant aux prises avec ces choses et ces manières d’être qui sont les nôtres. Il se peut qu’apparaissent en blanc dans le gris du transcrit, des traces griffées, gravées. » ( [5])

Dans un espace social qui se donne à lire à travers des lignes, « la différence, comme dit Deleuze, ne passe pas entre individuel et collectif, (…) entre naturel et artificiel, (…) ni entre spontané et organisé, ni entre segmentaire et centralisé. (…) Les différences effectives passent entre les lignes, bien qu’elles soient toutes immanentes les unes aux autres, emmêlées les unes dans les autres. » Cela a été le projet de Deligny : de faire passer la différence entre les lignes.

Tracer c’est alors marquer la différence, le lieu de la différence, « la fêlure entre se voir et ce voir », le voir de la réflexivité, de la raison, de la conscience et le voir qui tourne autour de rien. Cette différence n’est pas de l’ordre de la parole, mais, comme il le suggère, de l’ordre de l’humain. C’est la différence entre « ce qui en advient d’un enfant non parlant aux prises avec ces choses et ces manières d’être qui sont les nôtres », la différence entre lignes d’erre et trajets coutumiers, entre mine de plomb et encre de chine, gris du transcrit et blanc du griffé. Gardée et regardée en transparence, pendant des années, la différence passe à travers les calques, « entre les lignes ». C’est le reste réfractaire à toute compréhension. Le topos cartographié par ces lignes est le lieu de ce reste, de cette différence.

Tracer psychogéographique

Les situationnistes ont eux aussi lié la psyché au lieu, à l’espace, à travers la pratique psychogéographique. Eux aussi ont tracé des trajets, mais ils étaient intéressés par l’éphémère, le hasard, l’esthétisation du passage hâtif, de l’ordinaire, dans lequel ils cherchaient l’unique, l’exceptionnel, tandis que Deligny, au contraire, veut créer du commun, de l’ordinaire, de la vie quotidienne avec l’« exceptionnel », le débile, le difficile, l’errant.

Ainsi, les cartes de l’immuable n’ont rien à voir avec les cartes psychogéographiques. L’erre n’est pas une dérive. Le territoire du réseau n’est pas la grille à subvertir de la ville moderne des situationnistes, mais un lieu à créer. Ce n’est pas une subversion politique par une expérience sensorielle et esthétique, ce n’est ni du jeu ni du plaisir. Car il y a, comme dit Deligny, « une différence entre transcrire une sensation et tracer pour permettre qu’apparaisse tout autre chose que du ressenti »( [6]). Ce « tout autre chose » n’est pas de l’ordre de l’immédiat, du spontané, du hâtif, mais de l’ordre l’immuable : errer dans un même lieu, soutenu par la patience, l’attention des présences proches, pendant des années. Le détournement situationniste ne donne pas nécessairement « le droit au détour ». Son contexte est toujours esthétique. Les enfants autistes ne se laissent pas perdre (dans la ville), mais tournent autour de rien « éperdument perdus ». Les chevêtres – là ou les lignes d’erre se recoupent, s’entrecroisent dans l’espace et à travers le temps – ne sont pas des « plaques tournantes » mais donnent une base de repère, un horizon à « la cause qui nous échappe de ce qui nous échappe ». Tracer le lieu des chevêtres à partir des calques sillonnés par des trajets coutumiers et des taches quotidiennes, c’est offrir une vie quotidienne, remettre à l’ordinaire, au commun ce que l’autisme rend exceptionnel.

Aujourd’hui les technologies GPS permettent de tracer, de se repérer. Ce tracer-là, n’est pas le tracer attentif, protecteur des présences proches, il est lié à la technologie militaire et aux dispositifs de surveillance. On trace, on traque l’être singulier, en tant que point positionné et contrôlable à tout moment.

Des passants équipés de GPS peuvent tracer des cartographies en temps réel, comme dans le projet RealTime d’Esther Polak, où des habitants d’Amsterdam font apparaître sur l’écran la carte de leur ville à partir de leur trajets quotidiens( [7]). Cette cartographie, ainsi que d’autres de ce type, ont, comme le remarquait Brian Holmes, un point faible : elles exposent la fragilités des gestes individuels isolés au système de surveillance de l’infrastructure satellitaire (de nature militaire) qui soutient (et conditionne) l’infrastructure publique du GPS. Avec des outils qui sont toujours traçables par des satellites et qui dépendent des temporalités globales, il n’y a pas de communauté entre traceurs et tracés, entre « point de vue » et « point de voir », entre vie coutumière et recherche, comme dans le réseau des Cévennes. Les temps globaux ne sont pas des temps communs ni les satellites des présences proches. Les trajets individualisés par la technologie locative ne sont jamais clandestins comme les lignes d’erre.

Le traçage techno-locatif de la psychogéographie contemporaine risque son propre trou noir, ce que le tracer de Deligny a su éviter. Il risque de développer sa propre idéologie, comme le remarquait Holmes, une idéologie humaniste locative de « know your place », qui promeut (et expose) à l’échelle de l’Empire l’esthétique de la dérive, généralisant la cartographie comme outil individuel, isolé et abstrait, tout en donnant en même temps l’illusion de la communication et du repère( [8]). Sous le contrôle satellitaire, pas d’expérience clandestine, pas de « radeau ». Car pour qu’il y ait « bord » (et commun) il faut du dedans et du dehors. Pour se repérer, pas besoin d’écran, de prothèse scopique. Pour Deligny se repérer n’est pas se voir mais ce voir ; c’est le voir sans réflexion, sans regard, langue de l’« enfant qui ne parle pas ».

Tracer les pratiques du quotidien

Les lignes d’erre ne sont pas non plus les trajets des usagers et des marcheurs, praticiens de la ville auxquels s’intéressait Michel de Certeau à peu près à la même époque que l’expérience des Cévennes. Il faisait l’éloge de « la langue spatiale » de la marche tout en critiquant sa représentation tracée par la cartographie urbaine.
« Visible, elle a pour effet de rendre invisible l’opération qui l’a rendue possible. Ces fixations constituent des procédures d’oubli. La trace est substituée à la pratique. Elle manifeste la propriété (vorace) qu’a le système géographique de pouvoir métamorphoser l’agir en lisibilité, mais elle y fait oublier une manière d’être au monde. » ( [9])

Les lignes tracées sur les cartes de Deligny ne visent pas la lisibilité, ne renvoient pas à l’absence de ce qui s’est passé ; il n’y a pas d’oubli – le fait de garder et regarder pendant des années des traces sur des calques successifs, c’est justement pour ne pas oublier « la manière d’être au monde » propre à l’agir qui a originé la trace.

Tracer, mais pas n’importe comment. « C‘est que pour pouvoir tracer il faut un certain temps de séjour là (et avoir vécu proche…) ». Tracer doit toujours être un tracer-là. Ces cartes-là n’ont rien à voir avec la cartographie scientifique. Il y a pourtant une grande rigueur. Ce n’est pas une expérimentation basée sur un supposé Une carte est « le posé sans sup-posé », comme dit Deligny, et « la véritable démarche des cartes est de tracer et grâce à des traceurs scrupuleux s’apercevoir de tout autre chose que ce qu’on a voulu mettre » ( [10]).

La rhétorique de la marche est faite d’une série de tours et détours que Certeau associe à des figures de style ; c’est « l’art de tourner des parcours ». Mais les chevêtres ne sont pas des figures de style. Cela présupposerait qu’une organisation linguistique, qu’un système spatial soit donné. Le coutumier ne constitue pas un « propre » à détourner. L’enfant tourne autour de rien et la cause échappe.

Pour Certeau, « l’opaque du corps en mouvement, gestuant, marchant, jouissant, est ce qui organise indéfiniment un ici par rapport à un ailleurs, une par rapport à une étrangeté. » Il rappelle Freud, qui associe la marche au piétinement de la terre maternelle. « Marcher c’est manquer de lieu. C’est le procès indéfini d’être absent et en quête de propre ».

Mais Yves, Janmari n’ont pas cette notion de propre. Il ne manque pas de « lieu d’origine », et leur erre renvoie au-delà de « la mère », de « la famille » du « chez soi ». Elle est cordon qui mène au « nombril du monde », au piétinement d’une terre lointaine, non appropriable, irreprésentable, enfouie dans la mémoire pré-linguistique de l’espèce… C’est cette familiarité étrange qui traverse la rhétorique des corps autistes, où « les arbres de gestes » qui poussent dans les chevêtres sont réduits à quelques mouvements qui se répètent sans représenter : Se balancer, taper des mains, chantonner, etc. Il y a « langue » mais elle ne signifie pas. Elle dit seulement que l’humain a lieu.

Les Cévennes ne sont pas la ville des marcheurs et les enfants autistes ne sont pas des piétons, des usagers, des consommateurs. Ni eux ni leurs présences proches ne sont des « tacticiens » ou des rebelles. Ils ne s’opposent ni ne se différencient à aucun moment en « faibles » et « forts ». Ils ne participent d’aucune subversion, si ce n’est celle des « majuscules », comme dit Deligny : l’Idéologie, l’État, l’Institution, le Savoir, l’Inconscient…

Aujourd’hui, comme Certeau le remarquait à son époque, la cartographie urbaine se soucie de plus en plus de représenter les flux de matières, d’informations et de personnes. Les lignes de ces cartes ne mènent pas « au nombril du monde » mais essaient d’une manière pragmatique de décrypter l’espace afin de le rendre plus performant et contrôlable en matière urbaine, économique ou sociale. Tracer dans une « société de contrôle » c’est autre chose que le tracer de Deligny. On trace pour pouvoir rendre les flux plus fluides, la ville plus « efficace ».

Les programmes du laboratoire urbain Space Syntax, à Londres, utilisent des lignes pour représenter des flux et exprimer le degré de connectivité des espaces( [11]). Ces lignes sont toujours, pour simplifier, droites. Ce sont des approximations des trajets choisis par des personnes pour se déplacer. Elles sont des interprétations de données, de nombres de personnes et de véhicules qui sont passés par la route pendant les temps donnés des observations. Or, il s’agit rarement des mêmes personnes. C’est une observations routinière et non pas « coutumière », comme dirait Deligny. Le degré de connectivité et d’intégration de ces routes prétend donner des informations sur la socialité de l’espace. Space Syntax (et la planification urbaine contemporaine) s’intéresse aux routes les plus connectées : les diagonales, les raccourcis, les chemins les plus sécurisés, les moins « délinquants », les moins « vagabonds ». Ces lignes droites n’ont rien à voir avec les lignes souples par lesquelles se trace l’immuable. Pour Deligny, l’humain qui surgit dans les chevêtres n’est pas la représentation abstraite, quantifiable, manipulable de l’humain mais l’irreprésentable que tous les humains partagent d’une manière immanente. C’est l’immuable de l’humain.

Tracer le commun, la communauté

Tracer ce n’est pas pour fournir des dessins à interpréter pour une quelconque réalisation contrôlée et sécurisante d’un espace social. Tracer ce n’est ni arpenter ni informer, comme avec les outils GPS.
« Le Corps commun n’est pas un cadastre. C’est un ensemble de moments où l’émoi n’est pas pour rien. L’Immuable, ils en veulent et nous transcrivons cela en : »( [12]).
Le corps commun se trace, se cerne en même temps qu’il s’ensemble. Le lieu est toujours du commun. Et le commun toujours un commun-là. Ce commun-là se trace en s’échappant. Sans communier ni communiquer, il est réfractaire au langage parlé, à la domestication de l’humain par le langage. Ce commun-là nous arrive par bribes, comme mémoire manifeste d’un « certain tout ». Comme « désœuvrement », disait Nancy, comme « ensemble de moments où l’émoi n’est pas pour rien », dit Deligny.

« Restait, à découvert, entre nous et eux, le là : topos. Quand je dis : entre, je ne veux pas évoquer une barrière, mais, au contraire, que nous avions au moins, en commun, topos, l’aire de séjour, dehors »( [13]).
La communauté se trouve réduite à ce « au moins », à ce qui est à la base, le plus ordinairement commun : le lieu. Deligny donne sa réponse à la question qui traverse la pensée contemporaine de la communauté : comment saisir l’être commun, la communauté, cette communauté-là, « impossible », « inavouable », « à venir » ?

Le trajet ne suffit pas, la marche, le déplacement non plus, il faut tracer aussi les gestes, les temporalités, les coïncidences, la présence, les affects : « nous » et « ils », des corps séparés par l’âge, la raison, le langage, vivant ensemble dans le même espace-temps. C’est en traçant et retraçant, en gardant et regardant, du temps passé en « présence proche » dans un lieu pour saisir l’humain par des lignes. L’humain est ainsi du ressort des lignes vagabondes, là où ces lignes se nouent, s’enchevêtrent. Comme des petits « o » mal fermés, pour qu’un plus grand « o » s’ouvre. L’immuable, nous dit-il, on le trace et n’Y arrive pas.

« Pointer l’humain n’est peut-être pas (que) du ressort du langage, c’est là le pari de ces lignes dites d’erre. Que dire de plus, sinon que je n’ai pas bougé d’ici même depuis bientôt neuf ans, tout entouré de cartes. Est-ce que j’y serais arrivé ? Y ? »( [14])

Pointer le « Y » de l’humain sans savoir le situer, cartographier cette impossibilité-là, c’est du ressort des lignes et des signes ; du ressort du tracer-vivre ensemble le paradoxe de la communauté.

« Les cartes, à vrai dire, ne disent pas grand-chose , sinon que l’humain, on ne sait pas du tout ce que c’est, et le commun non plus. »( [15])

16

[1] Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, 1996, p.151.

[2] ibid., p. 155

[3] ibid. p 152

[4] « Prendre un gosse en charge, ce n’est pas en débarrasser la société, le gommer, le résorber, le dociliser. C’est d’abord le révéler, comme on dit en photographie », F. Deligny, Les Vagabonds efficaces.

[5] F. Deligny, Les Cahiers de l’Immuable.

[6] F. Deligny, Les Enfants et le silence, p. 25

[7] Esther Polak and Den Waag, »Amsterdam RealTime« : http://realtime.waag.org

[8] Brian Holmes, « Drifting Through the Grid : Psychogeography and Imperial Infrastructure » : http://ut.yt.t0.or.at/site/index.html

[9] M. de Certeau, L’Invention du quotidien, Gallimard Folio, 1990, p.148.

[10] F. Deligny, Les Enfants et le silence, Galilée 1980, p. 24-25.

[11] cf. www.spacesyntax.com

[12] F. Deligny, oc.p 24

[13] ibid., p 62

[14] F. Deligny, oc. p. 51

[15] ibid., p. 19

Texte publié dans la Mineure de la revue Multitudes 24 : Printemps 2006.


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